Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Inutile

Par Perello, magistrate (Cœurs sensibles, attention).


Merci d'ouvrir votre blog, à nous les magistrats qui sommes tellement fustigés par ... la liste est longue, mais pour faire bref, l'opinion publique, la presse, et bien sur notre garde des Sceaux.

Pourtant que savent-ils de notre quotidien et de la manière dont nous essayons de rendre la justice ?

J'ai exercé au Parquet pendant 10 ans, j'ai poursuivi moult voleurs, violeurs, assassins... J'ai rencontré des centaines de victimes. J'ai fait des permanences 24h/24, une semaine de rang, week end compris, sans un jour de récupération, mais au contraire reprendre le lendemain où je restituais ma permanence avec une audience correctionnelle qui finissait à 22 ou 23 heures[1].

Des permanences avec la peur au ventre, celle de faire une erreur d'analyse de la situation, celle faire une erreur de procédure, celle de se planter au cours du défèrement qui pourra envoyer quelqu'un en détention et surtout celle d'être confrontée à des faits que j'aurais du mal à supporter.

Et puis c'est arrivé.

Dans la presse, c'est en général à la rubrique « Faits divers: drame de la séparation. Un père de famille âgé de… ans n'a pas supporté la séparation d'avec sa compagne et a tué celle-ci et leur petite fille de 5 ans ».

Pour le magistrat, ça commence par un coup de fil des services de police, le départ sur les chapeaux de roue sur les lieux du crime, non sans avoir repassé la permanence à un collègue de bureau pour gérer le reste, l'arrivée dans un immeuble avec une foule en bas, des policiers déjà présents, un médecin légiste que vous avez requis.

Et là c'est l'horreur.

D'abord l'odeur dans l'appartement car les faits remontent à plusieurs jours. Cette odeur âcre et douceâtre de la mort, celle qui vous prend à la gorge et vous donne la nausée. Dans la première pièce, il y a une jeune femme étendue dans une marre de sang, elle a été égorgée. Elle a 25 ans. Et dans la chambre du fond reposant sur son lit de petite fille, dans sa chambre de petite fille, au milieu de ses poupées et de ses nounours, un petit corps qui semble dormir si ce n'est qu'il a été éventré à coups de couteau et qu'elle ne jouera plus jamais avec ses poupées ; qu'il y avait encore le pot de Nutella, sa tartine et le verre de jus de fruit sur la table de la cuisine.

Et puis la grand-mère a été prévenue. Par qui, des voisins, des amis que sais-je ? Mais quand elle est arrivée, elle ne savait pas ce qui s'était passé. Les policiers l'ont prise en charge, l'ont informée. J'ai entendu un cri dans l'escalier, un cri indescriptible, un cri de désespoir, de souffrance, un cri qui ne cessera de résonner dans ma tête.

Tout le monde a fait son "travail", la police, moi, le médecin légiste. Et en ressortant de l'immeuble, j'étais vide, avec un sentiment de totale inutilité face à un drame qui n'a pu être évité. J'ai croisé le maire de la commune qui s'était rendu sur les lieux et qui m'a dit: « Alors? C'est un crime passionnel ? » Je n'ai pas répondu : qui y a-t-il de passionnel à égorger son épouse, à éventrer son enfant ?

Je suis retournée au tribunal, reprendre ma permanence, faire tous les actes, toutes les réquisitions utiles pour retrouver l'auteur. J'étais vide. A qui parler de ce que je venais de vivre ? À mes collègues surbookés, à mon mari ce soir en rentrant quand je retrouvrerais mes enfants? Non ; j'ai gardé tout cela pour moi. Pas de cellule psychologique pour les magistrats.

Mon seul recours au bout de plusieurs mois, j'ai changé de fonctions. Je suis juge d'instance dans un petit tribunal de province où j'ai parfois l'impression d'être le déversoir de la misère que l'on me demande de gérer: surendettement, tutelles, curatelles, loyers impayés, expulsions[2]...

Et puis d'un trait de plume, on a décidé de rayer mon tribunal de la carte judiciaire et je me suis retrouvée à nouveau devant ce même sentiment d'inutilité. Mais je me bats, comme je peux, avec les moyens que je n'ai pas. Je devrais faire face à la réforme des tutelles, sans les moyens en personnel pour le faire. Et si j'échoue, on recherchera ma responsabilité.

Pour autant, le 23 octobre qu'est ce que je ferai? Une motion dont tout le monde se fiche? J'annule les audiences? Non, car j'ai fixé plein de rendez vous de tutelles et si j'annule je ne ferai que porter torts à des gens qui eux pensent peut être que je peut encore leur être un peu utile.

Notes

[1] C'est-à-dire qu'après une semaine de permanence où il était appelé, 24h/24, sur son mobile par tous les commissariats et toutes les gendarmeries de son secteur pour être tenu informée des interpellations, placements en garde à vue et enquêtes en cours et leur donner des instructions, décider de l'engagement des poursuites et de la forme à donner à celles-ci, Perello a aussitôt embrayé, sans repos récupérateur, sur une audience qui a duré environ 11 heures, avec la matinée pour préparer les dossiers. Un employeur du privé qui ferait travailler un de ses salariés ainsi encourrait la prison.

[2] Locatives s'entend. NdEolas.

Commentaires

1. Le jeudi 23 octobre 2008 à 09:16 par Anatole Turnaround

Meci de ce texte fort qui me rappelle mes années de parquet. Ce parquet au rythme harassant que nous sommes, je crois, de plus en plus nombreux à fuire pour le siège. Et que nous laissons ainsi à nos jeunes collègues fraîchement émoulus. Ce sont de plus en plus souvent des jeunes filles de 27 ans qui vont tremper leurs semelles dans le sang des tués.

2. Le jeudi 23 octobre 2008 à 10:19 par didier Schneider

"Un employeur du privé qui ferait travailler un de ses salariés ainsi encourrait la prison."

Même pas. Juste une contravention de quatrième classe, par infraction constatée.

En cas de récidive dans le délai d'un an : contravention de cinquième classe en récidive.

Généralement, les condamnations fermes sont rares pour les employeurs. Cela arrive en cas de voies de fait.

3. Le jeudi 23 octobre 2008 à 13:44 par Quentin CHABERT

Je me permets un courte intrusion dans ce magnifique blog que je scrute depuis désormais un an et demi (hé oui! les étudiants en droit sont là aussi, attirés par tant de réalité sur leurs futurs métiers).

Mon intrusion est due à ce témoignage émanant d'un magistrat, qui me rappelle étrangement plusieurs autres témoignages découverts sur le blog d'un policier www.nichevo.over-blog.com...

Blog mis à ma connaissance grâce à vous cher Eolas, encore une fois merci.

Malheureusement, ces recoupements démontrent notamment la situation commune de tous les membres de l'appareil judiciaire, qui partagent leur quotidien avec Volonté, Amour, Exigence, Devoir, Utilité mais aussi et surtout avec des colocataires moins sympathiques : Surcharge, Stress, Solitude et Manque De Moyens De Puis Longtemps (il est de la haute).

Combien de juges, d'avocats, de policiers, d'éducateurs... divorcés, séparés ou simplement seuls, ne pouvant assumer une vie de famille normale car trop pris par leur métier, leur passion ?

Oui ! faut être passionné pour tenir avec un tel manque de moyens et de considération.

Oserais-je une autre question : combien de démissions, de dépressions, voire de ... dans ces mêmes professions ?

Alors pensons aux magistrats, et en même tant à toutes les autres professions liées au judiciaire et juridique, et disons leurs un grand MERCI !

Signé :
un étudiant inquiet pour les conditions dans lesquelles il exercera mais toujours motivé et en attendant, apporte son modeste soutien à la communauté judiciaire (de moins en moins esseulée). Tenez bon !

4. Le jeudi 23 octobre 2008 à 13:48 par Quentin CHABERT

( Oups! Je suis désolé pour le doublon, le premier -13h43- est victime d'une erreur de clic entre "prévisualiser" et "envoyer". Merci de sa suppression. Excellente journée militante)

5. Le vendredi 24 octobre 2008 à 09:48 par Mia

Merci pour ce texte, effectivement inoubliable, qui reflète si bien la réalité quotidienne de nos Parquets. A 28 ans, ça fait deux ans que je suis substitut, et bien qu'on n'ait heureusement pas à traiter un crime par jour dans nos petits TGI provinciaux, chaque corps découvert reste une image indélébile dans notre mémoire. Sans même parler de leurs autopsies, auxquelles nous assistons.
Combien de démissions parmi nos collègues, Quentin ?
A mon avis, très peu : aveu de faiblesse, force de l'habitude, changement de fonctions ...
Combien de dépressions ?
A mon avis, beaucoup.
Mais inavouées, bien sûr : pas question de reconnaître qu'on a été bouleversé, sous peine de retrouver l'info en bonne place dans notre dossier administratif.
Chacun trouve donc son soutien où il le peut : vie de famille, psychothérapie artisanale avec son juge d'instruction (ma solution personnelle), passage au siège ... alcool ...
Comme le dit l'auteur de ce texte, pas de cellule psychologique pour les magistrats.
On fait donc comme d'habitude : on se débrouille ...

6. Le vendredi 24 octobre 2008 à 13:29 par Laurent V.

Et encore une fois, on vient taper sur l'opinion publique ... "nous les magistrats qui sommes tellement fustigés par ... l'opinion publique, la presse, et bien sur notre garde des Sceaux", non mais franchement ... pffft.

Comme le dit le titre de ce billet, "Inutile" de faire l'amalgame entre presse, opinion publique et politique.

Merci.

7. Le vendredi 24 octobre 2008 à 15:46 par Romane

"« Alors? C'est un crime passionnel ? » Je n'ai pas répondu : qui y a-t-il de passionnel à égorger son épouse, à éventrer son enfant ?"

A quand une requalification du soi-disant "crime passionnel" en crime tout court souvent relatif aux violences conjugales ? Sous-entendre une quelconque passion dans des faits aussi odieux relève à mon sens et de plus en plus d'une forme de déni.
Attention, je n'incrimine pas l'auteure de ce billet qui répond elle-même ("Je n'ai pas répondu : qui y a-t-il de passionnel à égorger son épouse, à éventrer son enfant ?").
C'est plus qu'urgent.

8. Le samedi 25 octobre 2008 à 00:35 par Alceste

"Pour autant, le 23 octobre qu'est ce que je ferai? Une motion dont tout le monde se fiche? J'annule les audiences? Non, car j'ai fixé plein de rendez vous de tutelles et si j'annule je ne ferai que porter torts à des gens qui eux pensent peut être que je peut encore leur être un peu utile."

Cette conclusion illustre l'impression que j'ai, croissante, à mesure que je lis les textes présentés ici. Les magistrats nous exposent un travail dont les conditions sont telles qu'il leur devient impossible de le faire correctement. On peut imaginer que s'ils accomplissait une tâche moins noble, s'ils n'avaient pas à rédiger des jugement mettant en jeu des destins individuels mais des rapports ou des notes pour une quelconque administration, ils refuseraient de telles surcharges de travail. Mais le sentiment de leur nécessité (qui est réelle) et leur sens du devoir les poussent à accepter de faire toujours plus avec toujours moins. S'ils refusaient, leur employeur, c'est à dire l'Etat, c'est à dire Nous, serait bien contraint de mettre les moyens pour que la tâche soit faite. Mais tant que la mule accepte la charge, pourquoi ne pas en rajouter?

Peut-être me trompé-je de diagnostic, peut-être n'est-ce pas le sens du devoir qui est la cause de cette acceptation, peut-être est-ce simplement le souci de l'avancement. J'imagine que c'est un peu des deux, en proportions variables selon les individus. Quoiqu'il en soit, en parcourant ce billets je n'ai pas l'impression de lire autre chose que le récit d'une servitude volontaire.

Pour dévoyer, tout en le paraphrasant, le vénérable Adam Smith, ce n’est pas de la bienveillance du juge, du procureur ou du greffier, que nous attendons notre justice, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. En voulant faire au mieux, tout fonctionnaire qui fait passer l'intérêt général avant son égoïsme empêche le bon fonctionnement de la main bien visible de l'Etat et l'allocation optimale des ressources publiques.

Dans un autre billet (www.maitre-eolas.fr/2008/... ), Fenotte écrivait "Alors demain, je manifesterai. Pas pour avoir plus d'argent, plus de vacances ou un poste mieux rémunéré." Ce serait pourtant la seule chose à faire.

9. Le dimanche 26 octobre 2008 à 11:11 par Mia

A Romane :

Je vous rassure tout de suite : la qualification de "crime passionnel" n'existe effectivement pas. Seules celle d'homicide volontaire (avec ou sans circonstances aggravantes) a cours en droit français.
Le crime passionnel est surtout, à mon humble avis, une perception journalistique des faits ... qui s'étend parfois aux jurés.

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