Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Billet de dernière minute

Par Jojo, magistrate


Jeudi après midi, je lis les messages des collègues sur votre blog, les piles attendront, le week-end est long.

Je cherchais le message sur Monsieur F., vous aviez fait un tel buzz autour…

Les larmes montent aux yeux. Bon, je suis fatiguée mais je suis payée par l'Etat pour encaisser toute la misère du monde qui défile dans mon bureau.

Alors pourquoi ça coince ?

L'histoire de Monsieur F. met le doigt sur le fait que derrière nos dossiers, nos piles, nos mesures, il y a des gens, un monsieur, la dame, des gosses ...

J'ai choisi ce métier parce que j'aimais les gens justement, que je voulais les aider en servant l’Etat. J'avais 21 ans, j'étais dans la section "administration d'État" à ScPo et je me suis dit que je ne voulais pas être enfermée dans un bureau à rédiger des notes ou des rapports. Pour faire moins niais, je pourrais dire que j'ai choisi le métier de magistrat parce qu'il m'offrait l'opportunité d'exercer tout au long de ma carrière des métiers très différents, en restant indépendante, que j'y emploierais chaque jour mon sens de l'écoute en restant au contact des réalités sociales...

J'aime toujours mes semblables, passionnément, mais je ne suis pas sûre de réussir ce que je voulais en entrant dans la magistrature.

Pour nous titiller, Maître, vous nous demandez si nous sommes timides, oui, sans doute. Et pourtant chaque jour, nous devons prendre la parole, dans ce dossier de divorce très conflictuel, dans ce dossier de tutelles où aboutissent trente ans de tensions familiales... Les collègues ont raconté tout cela très bien.

Chaque jour nous devons parler, dire, expliquer, rappeler pour aider, dénouer, trancher.

J'ai souvent l'impression d'une justice bâclée, parce qu'on nous demande de recevoir les dossiers, situations, mesures, tous les quart d'heure au nom de la sacro-sainte statistique … de l'abattage, est-ce qu'on peut faire de l'abattage sur l'humain ?

Hier, les matinales de France culture et de France Inter étaient consacrées à la médecine. J'ai l'impression que le tribunal et l'hôpital sont tous les deux dans de beaux draps, au nom de l'efficacité, de la rationalité, de la rentabilité, on passe complètement à côté de l'humanité.

Je ne veux pas que les gens m'aiment mais je veux continuer à les aimer, à aimer mon métier, en préservant ma santé et ma dignité. Et pour cela, il faut commencer par conserver celle des justiciables. Parce que les victimes dans tout ça, ce sont certes celles qui sont si chères à notre Président mais c'est aussi ceux qu'on incarcère à trois dans 9m², ceux qui n'ont pas pu raconter l'histoire de leur couple parce qu'on ne leur a pas laissé le temps et qui vont garder ce divorce coincé en travers de la gorge pendant des années parce qu'on ne les a pas écouté, qui par conséquent reviendront une fois, deux fois, trois fois, ceux qui n'ont pas trouvé un fonctionnaire de l'accueil, disponible et formé, pour leur donner les renseignements nécessaires à la préparation de leur affaire, ceux qui tous les jours viennent dans les palais de justice pour attendre cette dernière mais la justice n'y est pas.

Fenotte propose une grève du zèle, la machine ne tournera pas longtemps, elle ne tourne de toutes façons que grâce à toutes les petites mains et les bonnes volontés qui l'habitent, fonctionnaires, greffiers, magistrats, partenaires. Aucune logique de gestion ne pourra jamais rendre la justice plus juste parce que la justice est rendue par des hommes pour des hommes.

Je ne veux pas le pouvoir ou l'argent, je veux continuer à aimer les gens, pour lesquels je travaille, et au nom desquels, chaque jour, je tâche de rendre la justice.

Commentaires

1. Le samedi 25 octobre 2008 à 03:50 par Dr Carter

Je ne sais pas par où commencer. Je suis médecin urgentiste dans l'hôpital principal d'une ville assez grande (dans les 5 premières de France).

Je vois mon lot quotidien d'horreur, de violes, de violes sur mineurs, de clochards puants, de sans-abris battus, brûlés ou blessés, de gens psychiquement dans un état catastrophique...

A une époque je voulais rendre service à mon prochain. Aujourd'hui il m'arrive de me dire à propos de certains patients qu'il vaudrait mieux les abattre pour leur propre bien tant leurs problèmes sont insolvables.

Ca peut sembler dure de dire ça pour le néophyte, mais quand on voit des patients du style, par exemple, une femme de 27 ans violée par son père à 8 ans qui se chie et de pisse dessus par agoraphobie, vivante recluse chez elle et qui vous insulte en se réveillant quand elle s'aperçoit que sa 7ème tentative de suicide n'a pas marché (et qui garde les séquelles défigurants des précédentes tentatives), là on perd espoir...



Moi aussi j'ai un temps pensé que j'étais payé à supporter la misère du monde. Mais nous ne sommes pas des Mères Térésa, nous ne sommes pas obligé de l'être.

Il est possible d'être professionnel et respectueux sans en souffrir, en acceptant cette misère au plus profond de soi comme normale, en l'intégrant à sa vision de ce monde, plutôt que de chercher à la combattre en la considérant comme évitable.

J'ai ainsi découvert que cette misère n'a pas à être supportée. Elle n'est que l'une des facette de la nature humaine, une facette que l'on cache par paradoxe sociétaire.

Notre société est une société animale. Elle comprend des "déchets" (terme volontairement dur), qui dans toute société "animale" auraient été éliminés par sélection naturelle. C'est dur de lire ça, mais l'on est forcé d'en prendre conscience dans notre profession.

Soit des gens qui ont mal agit par situation, sous pression, par vice, par manque d'éducation, par dégoût de la société... Les raisons sont nombreuses.

Toute société comprend ses "irrégularités", ses "gens qui n'ont pas fait comme il fallait faire", qui n'ont pas eus une vie "normale" (encore que je comprends de moins en moins ce que ce mot signifie).

Ils existent mais il ne faut pas les montrer, car ils nuisent à la société "idéale" (calquée sur un modèle nazi) à laquelle veulent croire les gens non au contact de ces réalités.

Votre travail est l'un des plus durs qui soient, car vous devez juger tous ces "déchets" présentés devant vous pour leurs fautes.

Ce serait facile si seulement vous n'aviez pas accès à leur vie. Car vous devez aussi juger tout l'histoire qui les a conduite là où ils en sont.

Et dans ces cas-là, on s'aperçoit que ce n'est pas toujours de la faute du "déchet" mais que c'est plus souvent le contexte qui l'a amené à se planter, d'où l'histoire très courante de Monsieur F.

On s'aperçoit que c'est le système qui est en cause, le contexte, que les vrais fautifs sont abstraits, et là c'est toute la perfection de ce monde qui s'écroule.

On sort de la caverne de Socrate pour regarder le monde avec un certain désenchantement.



Mais la justice exposée par les médias n'admet pas ce genre de subtilités. Il faut présenter les choses simplement pour des gens traités comme des simples d'esprits.

Il y a les gentils d'un côté, les vilains de l'autre, ceux à juger voir à enfermer.

Donc quand un vilain n'est pas à sa place, c'est forcément la faute du juge, une situation de prise en étaux intenable.


Votre situation est très difficile à supporter, et il existe des gens qui en sont pleinement conscients, je tenais donc à vous témoigner mon respect, à vous et tout votre corps.

Il existe des gens qui ne s'expriment pas dans les médias mais qui existent, et qui sont conscients de votre situation.

Et qui sont bien plus nombreux que vous ne le pensez.

2. Le samedi 25 octobre 2008 à 07:51 par Isabo

je ne sais pas si je connais la collègue ci-dessus mais j'aurais pu écrire le même billet qu'elle : on ne peut pas faire ce métier correctement si on n'aime pas les gens, tous les gens qui défilent dans nos bureaux et nos salles d'audience, et si on ne s'intéresse par pour de bon à leurs situations, et leurs histoires, toutes différentes, toutes passionnantes, toutes incroyables, parois invraisemblables mais vraies ; nous les magistrats nous avons aussi la passion du Droit, la passion de la Justice : ce n'est pas un monopole de notre Ministre !

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