Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Les rois du Baratin

J’assiste souvent à un phénomène récurent dans les prétoires : celui du roi du baratin.

 

Emules de Davinain, ils ont fait leur la phrase de celui-ci « n’avouez jamais ! »

 

Mais quand on ne veut pas avouer, il faut quand même répondre aux questions embarrassantes du Président, du procureur et de l’avocat de la partie civile.

 

Alors ils bâtissent un mensonge.

 

Soyons francs, la plupart des délinquants, même ceux qui font de la délinquance « astucieuse » ne sont pas des lumières. Les escrocs sont considérés en prison comme les plus intelligents. Sauf que la majorité de ceux qui retournent en prison, apprend-on en criminologie, retombent pour la même escroquerie.

 

J’en ai eu une magnifique illustration à une des premières audiences à laquelle j’ai assisté, avant que je ne prête serment.

 


Il s’agissait d’un vol à la roulotte (comprendre : dans une voiture garée sur la voie publique).

 

Le prévenu a été arrêté en flagrant délit un tournevis dans la main droite et un autoradio dans la main gauche, à côté d’une voiture qui n’était pas la sienne, dont la fenêtre côté conducteur avait été cassée et où à la place de l’autoradio ne se trouvait plus qu’un trou béant d’où sortaient quelques fils électriques.

 

Le parquet voyant le mal partout, il est jugé en comparution immédiate.

 

Voici l’histoire selon le prévenu.

 

Il se promenait tranquillement dans la rue, un tournevis à la main (on a le droit, après tout). Maladroit, il a trébuché et, en agitant les bras pour retrouver son équilibre, a cassé la vitre d’une voiture garée là.

 

Honteux et confus, il se disposait à laisser un mot sur le pare brise avec ses nom et adresse pour payer les dégâts.

 

Misère : il n’a pas de stylo ni de papier sur lui. Il va donc aller en demander au premier commerce ouvert, mais il s’avise alors qu’il laisserait une voiture grande ouverte, et y aperçoit un superbe autoradio de marque, d’un modèle récent.

 

Cette société est hélas en pleine déliquescence morale. Laisser un tel appareil à la portée du premier malhonnête est une tentation à laquelle aucun voleur ne résisterait.

 

Or, s’il n’a pas de stylo, qu’a-t-il, notre samaritain ? Un tournevis ! La solution s’impose d’elle même : il va démonter l’autoradio, ira chercher un stylo avec l’autoradio sous le bras, reviendra, laissera le mot, invitant le conducteur à prendre contact avec lui pour son dédommagement et la restitution de l’autoradio.

 

Las, l’arrivée intempestive de la maréchaussée, appelée par des citoyens un peu trop zélés et soupçonneux, au moment où il venait de démonter l’appareil, a provoqué un regrettable malentendu qui l’amène devant le tribunal de céans.

 

Le Président l’a écouté poliment, avant de lui demander si ce genre de malentendus se produisaient souvent selon lui.

 

Non, bien évidemment, répond le prévenu, c’est ce qui fait que cette histoire est extraordinaire.

 

Donc, reprend le président, les 11 condamnations pour vol en 9 ans qui figurent sur votre casier ne sont pas, quant à elles, le fruit d’un concours de circonstance ?

 

Le prévenu restant muet, le président a ajouté : « franchement. Voler un autoradio. A votre âge… »

 

6 mois fermes et révocation des sursis antérieurs pour une durée totale de deux ans.

 

Le pire, c’est que je suis persuadé que le prévenu a été sincèrement choqué et déçu qu’on ne l’ait pas cru sur parole.

La discussion continue ailleurs

1. Le vendredi 20 mai 2005, 02:57 par Empyrée

« Je ne savais pas qu'il était chargé », bientôt cinq cent ans

Avis aux rois du baratin : si vous pensez vous en sortir avec « je ne savais pas qu’il était chargé », sachez que votre premier ancêtre s’est fait épinglé le 6 janvier 1515 (Laux Pfister de son nom, il dû payer une amende à vie). Avec...

Commentaires

1. Le vendredi 3 décembre 2004 à 17:24 par lmpo

Parfois je préfère les rois du baratin à ceux qui disent la vérité toute crue, parce que ça peut donner :

le Président : "pourquoi avez-vous bu douze bières avant de prendre la route ce matin là ?"
le prévenu : "parce que j'avais soif".

Quand après ça vous entendez "maître, vous avez la parole", vous être pris d'une irrépressible envie de quitter la salle et des plus vifs regrets de n'avoir pas choisi la profession de fleuriste.

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