Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Une lumière dans la nuit

Tribunal des enfants, audience de jugement.

Quatre mineurs comparaissent tour à tour pour avoir volé une voiture et l’avoir utilisée. Sans permis, bien sur, même pas conduite accompagnée. Trois d’entre eux sont des petits caïds, le troisième est un grand dadais un peu simplet, on sent qu’il a envie qu’on l’aime et de faire plaisir à tout le monde. Je l’appellerai Dadais, par la suite.

Ainsi, quand la police les a arrêté, il a très gentiment tout déballé à la police : la voiture volée devait servir à se rendre à une rave-party en province pour y vendre du cannabis fourni par un des co-prévenus. Une perquisition a permis de saisir plusieurs dizaines de grammes de drogue.

Les parents des trois lascars sont là. Ils sont ravis que le tribunal rappelle fermement à la loi les espèces de sauvages que sont devenus un beau matin leurs petits garçons, et qu’il leur rappelle que la place d’un mineur est à l’école pour se faire un avenir plutôt qu’en prison, où cette aventure va pourtant les envoyer.

Ils sont moins ravis quand le tribunal leur explique que leurs parents vont devoir payer les pots cassés et indemniser le propriétaire de la voiture, en tant que civilement responsables de leurs actes.

Dadais, lui, est accompagné par un type au physique de tueur. 1m80, crane rasé, trapu et costaud, des tatouages sur les bras, de ce bleu-gris typique de ceux faits en prison ou dans la légion. Un visage patibulaire, des yeux bleus gris qui mettent mal à l’aise. Si c’est son père, ils ne se ressemblent pas.

Le parquet prend des réquisitions sévères, prison ferme pour tout le monde jusqu’à la majorité.

Les avocats plaident, la parole est donnée en dernier aux prévenus (rien à dire) et aux civilement responsables (pas mieux).

Sauf… le tueur.

Il se lève et demande la parole.

La présidente, lui demande s’il est le père du prévenu.

Le tueur répond que non, il est son beau-père. Son vrai père est parti quand la mère de Dadais a découvert qu’elle était enceinte, elle est depuis alcoolique et dépressive. Le tueur a fait sa connaissance à sa sortie de prison. Le procureur soupire « avec une famille pareille on comprend… » et commence à soulever que le compagnon de la mère d’un prévenu n’a pas qualité pour assister à l’audience.

Le Tueur ne se laisse pas démonter.

D’une voix étrangement fluette à cause du trac, et en totale contradiction avec son physique de pilier de rugby, il explique que depuis qu’il connaît Dadais, il l’aime comme son fils, que c’est un bon garçon, un peu naïf, il ne sait pas dire non à ses copains et se fait sans cesse embarquer dans des aventures malheureuses, mais qu’il ne faut pas le mettre ne prison. Lui, il en a fait de la prison, et c’était mérité, mais c’est trop dur, trop dur pour Dadais, il n’y survivrait pas. Il n’a pas pu l’empêcher de faire cette connerie parce que Dadais ne lui en a pas parlé. Il promet que si Dadais est laissé libre, il va le prendre avec lui dans le garage où il travaille comme mécano et lui apprendra son métier, Dadais adore les voitures (le procureur : « c’est bien ça le problème… »), et il fera un bon mécano, l’école n’étant visiblement pas faite pour lui. Il promet qu’il ne le lâchera pas d’une semelle, qu’il ne le quittera pas des yeux, qu’il est prêt à signer tous les papiers que le juge voudra, mais que surtout, il ne faut pas envoyer Dadais en prison. Il se répète maladroitement, il redit que la prison, lui, il sait ce que c’est, pas la présidente qui n’y a jamais été, c’est un monde dur, où les gentils se font écraser. Ses yeux sont rougis par les larmes que ce malabar ne parvient que difficilement à contenir, sa voix s’éraille par l’émotion, il a vraiment peur que Dadais ne soit envoyé à Fleury.

Quand il termine, le tribunal reste longtemps silencieux. Toute dureté a disparu du regard de la présidente. Elle regarde le procureur, qui comprend le message, joue les durs deux secondes et acquiesce de la tête.

La présidente : — vous seriez d’accord pour travailler avec votre beau-père dans son garage ?

Dadais crie : « Oh, oui ! », du ton d’un enfant à qui on a proposé de passer une nuit dans un magasin de jouets.

Prison ferme pour les trois caïds, sursis avec mise à l’épreuve pour Dadais.

Le type à la tête de tueur a fait une des plus belles plaidoiries que j’ai entendues à ce jour.

Commentaires

1. Le jeudi 28 avril 2005 à 09:08 par La Fédédents

J'ai découvert votre blog il y a peu, au détours d'une recherche sur la publicité Marithé François Girbaud.
Depuis je rattrape le temps perdu et tâche de lire vos billets, y compris les plus anciens.
Vous avez dû lire nombre de félicitations, la mienne ne fera que s'ajouter au nombre, sans tambour ni trompettes vu la date du billet sur lequel je dépose ce commentaire.
Outre le fait de présenter les qualités de rédaction que l'on reconnaît dans vos autres billets, celui ci donne à penser que notre tâche n'est pas nécessairement vaine et sans espoir. Merci pour cet instant de lecture qui me fait débuter cette journée sur une note optimiste.
Bonne continuation.

2. Le jeudi 28 avril 2005 à 10:07 par La Fédédents

Tiens, puisque j'en suis à faire des commentaires, je vampirise ce billet pour commenter un autre extrait de votre prose.

J'ai consulté sur votre Ublog l'article concernant la copie privée (le cas du jeune Aurélien D). J'ai notamment lu avec profit les commentaires sur la copie d'une oeuvre prêtée par un ami ou empruntée dans une médiathèque, et votre analyse sur l'illicéité de la chose au regard de la Convention de Berne.

Je travaille dans le domaine de la propriété intellectuelle et m'interrogeais depuis un moment sur cette délicate question.

Copier le CD d'un ami me paraissait évidemment sortir du cadre de la copie privée, mais je n'avais pas sous la main de texte me permettant de construire une argumentation.

Il est intéressant de noter qu'aux jours pas si lointains où j'étais en formation continue à l'EFB, un éminent spécialiste nous avait démontré avec aplomb qu'au contraire la copie d'oeuvres prêtées était licite tant qu'on en était détenteur, même au titre d'un prêt.

Je demeure quelque peu perplexe, mais j'aurais tendance à estimer votre thèse plus proche de l'esprit de la loi. Merci pour cette analyse que je vais sans doute pouvoir utiliser pour enrichir sinon mes dossiers, du moins ma culture personnelle.

3. Le mardi 10 mai 2005 à 12:42 par jid

j'arrive de la note du jour "comme-quoi-des-fois-ca-marche",
là j'ai la larme à l'oeil, snif ;-)

4. Le mardi 10 mai 2005 à 19:37 par mmenfin

moi pareil que jid, et je suis en train de sourire tout seul devant mon écran comme un gros niais. j'adore ces histoires. :)

5. Le mercredi 11 mai 2005 à 23:54 par kartben

idem que mes deux prédécesseurs. juste beau, à en pleurer, effectivement... :$

6. Le lundi 16 mai 2005 à 12:35 par Kima

C'est une histoire vraiment émouvante qui a presque réussit à me tirer les larmes.
Vraiment.

7. Le lundi 9 janvier 2006 à 22:30 par Bib2

Le commentaire qui me vient est assez embarrassé !

En effet, la conclusion de Me Eolas : "Le type à la tête de tueur a fait une des plus belles plaidoiries que j’ai entendues à ce jour." ne me surprend pas. Cela induit une question choc : comment un non professionnel peut-il parfois surpasser un non professionnel ? Comment en l'occurence une élocution qui n'a rien de remarquable, des explications redondantes et un aspect physique peu engageant peuvent-ils finalement se tourner à l'avantage du "tueur" ?
La réponse est simple et fortement suggérée par Eolas : l'émotion provoquée. Il serait injuste d'oublier la qualité de l'argumentation à laquelle il n'y a rien à redire, mais je ne suis pas certain qu'un professionnel - même parfait - aurait, avec les mêmes arguments, emporté le morceau de si belle manière.

Oui, c'est l'émotion qui fait toute la différence ! Je ne doute pas que beaucoup d'avocats "travaillent" ce point avec application, et pas seulement aux assises. Mais j'enfonce là une porte ouverte, non ?


En matière d'argument d'émotion, non, aucun avocat n'aurait fait mieux, car le Tueur était sincère, et a trouvé les mots pour faire passer son émotion. Là où l'avocat conserve sa supériorité, c'est s'il y avait une argumentation purement juridique à défendre (nullité de procédure) ou pour faire des propositions concrètes de mesures alternatives à l'emprisonnement : ses connaissances techniques sont indispensables. Mais le Tueur ne menace pas notre profession : c'était une plaidoirie unique, il serait incapable de défendre aussi bien un autre cas dans lequel il n'est pas personnellement impliqué.

Eolas

8. Le mardi 10 janvier 2006 à 18:17 par Bib2

@ Eolas. Vous dites là une partie de ce que je j'aurais aimé dire (d'où mon embarras : je ne trouvais pas, tellement c'était évident).
J'ai donné le résultat produit par la plaidoirie du tueur dans le cerveau de la présidente - "émotion" - vous venez d'en expliquer la raison : "sincérité".
Vous êtes vraiment le maître de céans, Maître.

Je me lance, quelques petites équations juridiques :
sincérité + technicité + habilité + légitimité = avantage
(sincérité + légitimité) X (technicité +habilité) = gain de cause
Sans perdre de vue que :
(sincérité + légitimité) > (technicité + habilité + légitimité),
si j'ai bien tout compris !

9. Le mardi 31 janvier 2006 à 18:32 par strand

Oui bien évidemment ces histoires qui tirent les larmes du néophyte et puis toutes celles qui ne tirent les larmes de personne et qui sont le fond de commerce de cette justice infâme qui sert continuellement la soupe aux puissants et délaissent souvent avec une pointe de méris les petits, les pauvres et les plus faibles.

J'aimerais vous raconter une histoire qui ne tirera aucune larme à personne puisque ce sont là des histoires connues dont les juges se rendent régulièrement coupables.

Que diriez-vous du cas de cette maman qui a perdu la garde de son enfant de trois ans avec un carnet de santé parfaitement tenu à jour, avec un témoignage de maitresse sur un enfant bien portant et un avis d'un psy sur un enfant équilibré et en parfaite santé morale et physique.(aucune preuve ni présomption de quoi que ce soit)

Je peux témoigner du désespoir de cette mère face à une femme-juge dont la cruauté et le sadisme n'ont d'égales je crois que dans les histoires du 19emme siècle (genre jean valjean).

Pour un juge dont le coeur répond humainement au discours de son frère humain combien d'histoires à faire frémir et à dégouter qui que ce soit d'employer en France les mots de liberté, d'égalité (des droits devant la justice) et de fraternité/

Ce pays mériterait une seconde révolution rien que pour apprendre à ceux qui dominent financièrement et culturellement qu'il fût un temps où les têtes des roitelets tombèrent dans le panier de la Veuve.

Bien sûr depuis le pouvoir s'est rattrapé en faisant tomber des têtes innnocentes dans ce même panier.

Pourtant qu'il est bon de se souvenir que cette guillottine fut à de
trés bonnes fins employées au moins une fois.

Voilà pour les larmes tirées de la compassion/

Cette histoire me dégoute et permet juste d'alimenter la machine à faire gober qu'il existe une justice impartiale dans ce pays, ce qui n'est nullement le cas.

J'ajoute qu'il suffirait d'une petite enquête rapide pour démontrer le contraire.

Parce qu'on peut bien nous en tartiner des tonnes sur Outreau, il y a des quantités d'affaires aussi injustes et nulles qui ne font pas la une des journaux.

Quant aux juges, laissez moi rire un bon coup, le nez dans leurs paperasses ils en oublient juste de vivre, d'écouter, de regarder. Les cours de la magistratures sont à chier et tout ceux qui ont mis le nez dedans seront d'accord avec moi. La plupart de ces juges sont ignares, ils jugent dans l'obscurité de leurs cerveaux embrumés (leurs préjugés culturels et sociaux sont énormes)
avec autant d'humanité que le goupillon dont ils sont censés utiliser le mouvement pour rendre leur verdict.

Vous n'êtes bien entendu pas responsable. Ce commentaire vient ici pour vous faire remarquer qu'entretenir les illusions en diffusant ce genre d'histoire devrait de temps en temps vous interroger.

Et je me fous de la levée de bouclier que ce genre de commentaire peut susciter!

10. Le mardi 14 février 2006 à 16:30 par Neville

Ce texte m'a fait penser à une chanson de Georges Brassens, intitulée "Sans vergogne".

Pour ne pas compromettre mon Confrère Eolas, je ne citerai pas l'intégralité des paroles de cette chanson, ce qui constituerait un acte de contrefaçon, mais seulement un extrait ( ie une "courte citation").

Je résume : Quatre jeunes voleurs arrêtés et que les pères doivent venir chercher dans les locaux de la police ; les trois premiers accablent leur progéniture de reproches. Le quatrième père, "un physique de tueur", vient lui aussi reprendre son fils , sous les craintes des poiliciers qui s'attendent à une correction sévère du fils voleur. Or ce père ne fait aucun reproche à son fils, et lui passe même sa blague à tabac.
Conclusion du poète :

"Mais je sais qu'un enfant perdu,
Sans vergogne,
A de la corde de pendu,
De pendu,

A de la chance quand il a,
Sans vergogne,
Un père de ce tonneau-là,
Ce tonneau-là."

Dadais et son beau-père ont donc des précurseurs dans la littérature.

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