Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Un nouveau blog par un acteur judiciaire

(Via Koztoujours) : Philippe Bilger, avocat général à Paris, vient d'ouvrir son blog. Je le découvre à l'instant et ne puis encore émettre d'opinion, mais la nouvelle me réjouit et je me permets de le recommander d'ores et déjà, certain que le contenu sera de qualité.

Permettez moi de vous présenter brièvement le personnage. Philippe Bilger est avocat général, je sais je l'ai déjà dit. Mais la dénomination est trompeuse pour ceux peu au fait du vocabulaire judiciaire. Bien que portant le titre d'avocat, je ne l'appellerai jamais cher confrère : un avocat général est, pour simplifier, le titre donné aux procureurs de la cour d'appel.

Version un peu plus détaillée : le parquet, qui déclenche les poursuites et soutient l'accusation, est une structure hiérarchisée. Chaque tribunal de grande instance a son parquet, dirigée par le procureur de la République, assisté de substituts. Dans les gros tribunaux, on distingue les premiers substituts, à l'ancienneté plus grande et aux responsabilités plus importantes. Il en va de même devant les cours d'appel, sauf que le chef du parquet est le procureur général est est assisté de substituts généraux et d'avocats généraux. Les substituts généraux ont des taches plus administratives (comprendre : on les voit pas ou peu aux audiences, mais leurs tâches restent bien judiciaires) tandis que les avocats généraux sont en charge d'assurer les audiences. Avocat général rappelle qu'ils sont les avocats de la société en général, par opposition à nous autres qui sommes les avocats des individus que la collectivité a décidé de poursuivre.

Il a commencé sa carrière comme juge d'instruction, si ma mémoire est bonne, et a milité au syndicat de la magistrature lors de la création de ce dernier, quand bien même ses idées politiques sont fort loin de celles qui animaient et animent encore ce mouvement : mais l'idée de secouer l'institution lui plaisait. Il a été au parquet de Bobigny au moment de la mise en place du "traitement en temps réel" des procédures et est favorable au principe, ce qui me fait soupçonner l'intéressé d'appliquer les idées de Beccaria.

Philippe Bilger exerce aujourd'hui son talent, qui est redoutable, à la cour d'assises de Paris. Je n'ai jamais eu le plaisir d'être face à lui dans un dossier criminel, mais je l'ai vu requérir plusieurs fois.

Il faut reconnaître qu'à première vue, il ne paye pas de mine. Il est plutôt petit, a une voix un peu nasillarde et un léger cheveu sur la langue : ce n'est pas l'image d'Epinal du monument d'éloquence, qu'on imagine comme un colosse à la voix de stentor.

Mais ce serait une grave erreur de le sous estimer. Parce qu'il a une capacité de conviction qui emporte l'auditoire, ce qui est la marque de l'homme éloquent. Ses réquisitions sont modérées, dans le ton comme dans les peines réclamées, sauf affaires exceptionnelles où la sévérité lui semble s'impsoer. Ce n'est pas un Fouquier-Tinville, et sa pondération lui donne de la crédibilité. Au cours de ses réquisitions, il prend souvent la défense de l'accusé, mentionnant tous les arguments en sa faveur. C'est surprenant, et surtout redoutable : puisque la peine qu'il requiert a pris en considération ces critères, que reste-t-il à l'avocat de la défense à soulever ? Enfin, son discours est bâti sur une structure solide, ce qui est difficile dans l'art oratoire. Il ne perd jamais le fil de son discours, et ne perd jamais son auditoire, qui suit sa démonstration du début à la fin. Nombreux sont les avocats qui le respectent, parce qu'un avocat général réunissant toutes ces qualités est chose rare (non pas que tous les avocats soient des Démosthène, loin de là hélas). Il a été l'avocat général de bien des affaires médiatiques, et je ne pense pas que ce soit par hasard qu'il soit désigné pour des affaires délicates (citons l'affaire Lubin en appel, le procès Bob Denard, l'affaire Florence Rey...)

Et enfin, et je cesserai là de lui envoyer des fleurs sous peine de me faire accuser de compromission et de flatterie, je pense qu'il peut apporter beaucoup à la blogosphère parce que c'est un média tout à fait adapté au personnage. Philippe Bilger est l'illustration parfaite de l'adage "pour le parquet, la plume est serve mais la parole est libre".

Comprendre : le parquet est hiérarchisé, chaque substitut obéissant à son procureur de la République, qui obéit au procureur général, les procureurs généraux obéissant au Garde des Sceaux. Si tel procureur n'a pas envie de poursuivre Monsieur Machin, estimant que les faits sont peu graves et méritent juste un rappel à la loi, mais que sa hiérarchie lui ordonne de poursuivre, il est obligé de poursuivre. Mais à l'audience, quand il prend la parole, il peut exprimer le fond de sa pensée, dire que ces poursuites lui semblent peu opportunes et demander au tribunal la plus grande clémence. Les parquetiers restent des magistrats libres.

Et sa liberté de parole, Philippe Bilger ne se retient pas de l'utiliser. Il a publié plusieurs ouvrages, dont il mentionnera l'existence sur son blog, et ne se laisse pas intimider par l'expression devoir de réserve face aux deux choses qui le mettent en colère : le mauvais traitement médiatique d'une question judiciaire (ça me rappelle quelqu'un...) et le corporatisme chez les magistrats. Du coup, il n'a pas que des amis et des admirateurs des deux côtés.

Peu m'importe : j'aime le personnage, je suis vraiment enchanté de sa décision d'ouvrir un blog, dont je serai un lecteur fidèle et un commentateur régulier.

Voilà qui va me motiver à mettre ma blogliste à jour.

Le blog de philippe Bilger : justice à l'écoute, et son premier billet expliquant sa démarche.

Commentaires

1. Le samedi 19 novembre 2005 à 22:06 par fred

C'est le frere de Pierre Bilger l'ancien patron d'Alstom. Qui d'aileurs tiens aussi un blog : www.blogbilger.com/

Quelle famille !

2. Le dimanche 20 novembre 2005 à 12:45 par Frogman

« pour le parquet, l'écrit est serve mais la parole est libre »

Je ne connais pas le vocabulaire juridique, mais ce « serve » m'étonne. Ne serait-ce pas « serf » au masculin ?

Le /Trésor de la langue française/ (atilf.atilf.fr ) connaît « serf, serve » comme adjectif avec notamment le sens « Qui n'est pas libre, n'a pas d'indépendance » à côté du sens historique.

C'est exact, je crois qu'en fait l'adage est "la plume est serve" et non l'écrit. Merci de votre vigilance, je rectifie.
Eolas

3. Le lundi 21 novembre 2005 à 09:27 par Moi

Le discours est convenu. La reproduction des premières de couverture, avec la photographie de l'auteur donne l'impression d'être sur le site de « Voici ». Et la solidarité entre frères (de sang, je le précise pour un autre représentant du parquet, tout aussi médiatique) me dérange. Enfin, l'autopromotion est le contraire de ce que vous faites... Et la lecture de votre blog est tellement plus digeste. félicitations !

4. Le mercredi 23 novembre 2005 à 11:21 par Burt Allibert

"Ne pas se laisser intimider par le devoir de réserve". Voilà une expression intéressante. Je n'ai aucune idée (et je m'en excuse) des limites juridiques précises de ce devoir, et de la manière dont il s'impose aux différents agents de l'Etat en France. Mais je trouve fascinant de voir à quel point il est à géométrie variable.

Par exemple, on trouvera tout à fait normal qu'un enseignant exprime largement ses pensées sur une réforme du collège unique.
En revanche, si un fonctionnaire de Bercy pense du mal d'une réforme fiscale, gare à lui s'il le fait savoir (ou alors il faudra qu'il publie un article anonyme signé par un pseudo généralement du genre "collectif Colbert").

5. Le samedi 26 novembre 2005 à 07:33 par apprentie-juriste

Je conseille à mes collègues apprenti(e)s juristes de lire "un avocat général s'est échappé" : d'une part on y apprend bcp quant aux faits d'affaires célèbres nécessaires à notre culture juridique, d'autre part et surtout, ce livre permet d'avoir une approche totalement différente de la doctrine majoritaire (en tout cas à l'université) quant au déroulement des procès d'assises : M. Bilger défend avec conviction le principe du jury populaire.
De plus, chers collègues étudiants, vous allez comme moi cesser de confondre Ministère public type New York Police Judiciaire avec ministère public de cour d'assises française : M. Bilger explique parfaitement que l'avocat général n'est pas l'Accusateur, prêt à tout pour CONDAMNER celui qui est accusé, et à le condamner au maximum possible (c'est sur ce point que je pensais à New York Police Judiciaire), mais il est le représentant de la société, et à ce titre il cherche la vérité judiciaire avant tout, et la condamnation JUSTE le cas échéant, ce qui peut l'amener naturellement à requérir l'acquittement.

Ca se lit comme un roman, et c'est plus instructif que des manuels de 500 pages. (et si vous êtes chez vous à 17h50 ou 22h00, vous pourrez parfois l'écouter dans C'est dans l'air, et constater à quel point il sait capter l'attention)

6. Le dimanche 4 décembre 2005 à 00:03 par ddi

oui ses vraie

7. Le jeudi 12 janvier 2006 à 13:26 par Agoravocat

Bonjour !

C'est vrai, le personnage semble sortir directement d'un roman de Balzac, à tout le moins, c'est le sentiment étrange qui m'a traversé en lisant votre magnifique description et ainsi j'ai une envie irrésistible d'en savoir plus.

Du reste, en vous paraphrasant, je cesserai là d'envoyer des fleurs sous peine de me faire accuser de flagornerie. En effet, relativement à votre affirmation selon laquelle :"mais que sa hiérarchie lui ordonne de poursuivre, il est obligé de poursuivre.". Il me semble que l'injonction de poursuivre ne signifie pas pouvoir de subsitution, autrement dit, le parquet reste en définitive libre de ne pas poursuivre.

Sincèrement vôtre !

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