Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Un plaidoyer du temps jadis

Un peu pris par le temps aujourd'hui, je vais faire appel au talent d'autrui pour vous proposer une bien belle plaidoirie, superbement écrite, ce joli texte étant je pense de nature à inspirer utilement l'action publique encore aujourd'hui. C'est à Philippe Meyer, chroniqueur du dimanche sur France Culture, que je dois d'avoir découvert ce texte, qui m'a ravi, et je ne résiste pas au plaisir de vous le faire partager.

Nous sommes sous le règne de Louis XIV. Sébastien Le Prestre de Vauban, ingénieur militaire, est en charge de la construction d'une de ses nombreuses fortifications. Une accusation parvient aux oreilles de Louvois, ministre de la guerre de Louis XIV, selon laquelle deux des ingénieurs travaillant sous les ordres de Vauban, Montguirault et Vollant, auraient faussé sur leurs comptes les mesures de certains ouvrages pour augmenter artificiellement leur coût et empocher la différence. O tempora o mores, sauf que ce type d'escroquerie existe encore aujourd'hui en matière de travaux publics.

A travers ces deux ingénieurs, c'est bien sûr Vauban qui est visé, car on ne peut imaginer que ces deux ingénieurs puissent falsifier des mesures sans que l'ingénieur en chef ne s'en aperçoive, sauf à ce qu'il admette qu'il n'effectue aucun contrôle et est dans ce cas gravement négligent.

Expert en poliorcétique, Vauban sait bien que la meilleure stratégie de l'assiégé est bien souvent d'attaquer en veillant toutefois à ne pas perdre pour autant l'avantage d'être le défenseur.

C'est exactement ce qu'il va faire, en écrivant ce courrier à Louvois.

« Recevez, s'il vous plaît, toutes leurs plaintes, Monseigneur, et les preuves qu'ils offrent de vous donner; que si vos grandes affaires vous occupent trop, commettez-y quelque honnête homme qui examine bien toutes choses à fond et qui vous en rende compte après. Ne craignez point d'abîmer Montguirault et Vollant ; je suis bien sûr qu'ils n'appréhendent rien là-dessus ; mais, quand cela serait, pour un perdu, deux recouvrés.

« Quant à moi qui ne suis pas moins accusé qu'eux, et qui, peut-être, suis encore plus coupable, je vous supplie et vous conjure, Monseigneur, si vous avez quelque bonté pour moi, d'écouter tout ce qu'on vous pourra dire contre et d'approfondir afin d'en découvrir la vérité; et si je suis trouvé coupable, comme j'ai l'honneur de vous approcher de plus près que les autres et que vous m'honorez de votre confiance plus particulière, j'en mérite une bien plus sévère punition. Cela veut dire que, si les autres méritent le fouet, je mérite du moins la corde; j'en prononce moi-même l'arrêt, sur lequel je ne veux ni quartier ni grâce.

« Mais aussi, si mes accusateurs ne peuvent pas prouver ou qu'ils prouvent mal, je prétends qu'on exerce sur eux la même justice que je demande pour moi. Et sur cela, Monseigneur, je prendrai la liberté de vous dire que les affaires sont trop avancées pour en demeurer là; car je suis accusé par des gens dont je saurai le nom, qui ont semé de très méchants bruits sur moi, si bien qu'il est nécessaire que j'en sois justifié à toute rigueur.

« En un mot, Monseigneur, vous jugez bien que, n'approfondissant point cette affaire, vous ne sauriez rendre justice; et ne me la rendant point, ce serait m'obliger à chercher les moyens de me la faire moi-même et d'abandonner pour jamais la fortification et toutes ses dépendances. Examinez donc hardiment et sévèrement, bas toute tendresse; car j'ose bien vous dire que, sur le fait d'une probité très exacte et d'une fidélité sincère, je ne crains ni le Roi, ni vous, ni tout le Genre humain ensemble. La Fortune m'a fait naître le plus pauvre gentilhomme de France; mais, en récompense, elle m'a honoré d'un cœur sincère, si exempt de toute sorte de friponneries qu'il n'en peut même souffrir l'imagination sans horreur, et là-dessus je suis, Monseigneur, avec le plus profond respect du monde, votre très humble, très obéissant et obligé serviteur. »

Avouez que l'affaire Clearstream aurait plus de gueule si les mis en cause s'exprimaient ainsi...

Cité dans Vauban, de Daniel Halévy, Editions de Fallois.

Commentaires

1. Le jeudi 12 avril 2007 à 13:44 par QDI

Intéressant, et confirmant le caractère assez bergeracien (je m'autorise le néologisme...) de Vauban que l'on se plaît à imaginer. D'un autre côté, ses menaces de se retirer ne lui coûtaient rien : Louvois pouvait difficilement se passer de lui...

Savez-vous de quand date cette affaire et quel en fut l'aboutissement pour Messieurs Montguirault et Vollant ?

2. Le jeudi 12 avril 2007 à 13:56 par pas troll,ni sang

Excusez moi, mesdames, messieurs de l'assemblée nationale, mais en vos bancs, combien de pauvres gentilles-femmmes/ gentilhommes, combien de cœurs sincères, combien de Vauban actuellement ?...

Et surtout bonne "vacance"

3. Le jeudi 12 avril 2007 à 14:19 par Henri

Maître, il y a deux poids et deux mesures.
Faire des graces par lettre quand, tout puissant, on se loge sous l'aile de 14 est plus un signe de suprême élégance que d'innocence.
Ce Vauban qui dit être né pauvre s'est bien gardé de mourir ainsi, son honneteté foncière n'allait pas jusque là.

4. Le jeudi 12 avril 2007 à 14:28 par Olivier

Fameuse lettre.

En réaction à QDI : les menaces de Vauban de se retirer font partie de sa stratégie.

A Henri : idem, il s'agit bien de se défendre, pas de démontrer une quelconque innocence.

Et merci, Maître, de m'avoir permis de m'enrichir du mot poliorcétique. Pour les paresseux :
fr.wikipedia.org/wiki/Si%...

5. Le jeudi 12 avril 2007 à 14:51 par longlongjohn

Grands hommes, grand siècle, et grandes réalisations.
4 siècles après, le canal du midi n'a pas bougé...
Nous en sommes loins, avec nos réalisations de pacotilles (il suffit de voir le coût des travaux de "rénovation" de la façade de l'opéra bastille).
Quand à la morale politique...Fouquet en avait fait certainement 10 fois moins que Chirac...

6. Le jeudi 12 avril 2007 à 15:06 par potagepekinois

Si les mis en cause s'exprimaient ainsi on entendrait surtout et avant tout un nombre de voix incalculable criant à l'élitisme obscure (forcément!) dont le but serait de dissimuler les faits. La mode n'est pas aux mots!

7. Le jeudi 12 avril 2007 à 15:17 par Henri

Chez nous en Roussillon, Vauban, ce grand homme, a démoli de superbes lieux ( monastères, couvents, etc.) pour construire des fortifications. Alors la grandeur à ce prix, je vous la laisse...

8. Le jeudi 12 avril 2007 à 15:19 par Frastealb

"Avouez que l'affaire Clearstream aurait plus de gueule si les mis en cause s'exprimaient ainsi..."

Je ne vois pas en quoi les échanges entre protagonistes de l'affaire ont moins d'élégance ?

"Un jour, je finirai par retrouver le salopard qui a monté cette affaire et il finira sur un crochet de boucher." - Nicolas Sarkozy
"Sarkozy, c'est fini. Si les journaux font leur travail, il ne survivra pas." - Dominique de Villepin

source: La Tragédie d’un président (Franz-Olivier Giesbert, 2006)

Non, vraiment... je ne vois pas...

9. Le jeudi 12 avril 2007 à 15:29 par Bébèrt

Mais qu'est-ce que c'est que ces salmigondis ? Vivement l'Esperanto !

10. Le jeudi 12 avril 2007 à 16:18 par Zénon

France culture....c'est de la perversion....comment peut-on écouter france culture, à part Finkie.......y vous manque plus que l'abonnement à télérama(et ulysse forcément) et aux inrocks......il y a persistance dans l'habitus de classe, après la chemise à carreaux UDF..........
et france musiques(y a désormais un s.......), zêtes auditeur........

Amicalement.

11. Le jeudi 12 avril 2007 à 16:50 par winston

quote : En un mot, Monseigneur, vous jugez bien que, n'approfondissant point cette affaire, vous ne sauriez rendre justice; et ne me la rendant point, ce serait m'obliger à chercher les moyens de me la faire moi-même et d'abandonner pour jamais la fortification et toutes ses dépendances.

à la lecture de ce passage, j'hesite entre l'image de VGE quittant l'écran apres un "au revoâr"(sic) (et 30 secondes avant la Marseillaise) et la vision de nicolas S. et dominique de V. se frittant à l'aube blême, dans un petit champ humide de rosée, à l'arme blanche ... soupir...

12. Le jeudi 12 avril 2007 à 16:56 par Spectaculairement vôtre

Tain, ça faiche s'patois.

Bon, Béria, oukilsont, les lions ? Si ça traine encore, je sens que je vais avoir faim avant la mise à mort

13. Le jeudi 12 avril 2007 à 17:07 par Francfort

à Winston,
Pour les duels à l'aube blême, il y a eu Pompidou...

14. Le jeudi 12 avril 2007 à 17:24 par Laurent Gloaguen

J'adore les friponneries :-)

15. Le jeudi 12 avril 2007 à 17:43 par Cyprien

Belle leçon de courage,

A ce propos, j'aimerai bien trouver ceux de Jules Favre et de Landrin lors des procès de la police contre François Vidocq en 1843.

16. Le jeudi 12 avril 2007 à 18:06 par Neville

Encore une fois, Bravo Confrère, d'avoir déniché ce joyau !


Juste un tout petit regret : que n'avez-vous posté ce billet il y a treize jours, le 30 mars 2007, soit exactement 300 ans après la disparition de l'auteur de cette admirable lettre ? L'hommage eut été parfait ! Bravo tout de même et bonne continuation !

17. Le jeudi 12 avril 2007 à 18:54 par Pokra/pyjama queen

Vauban, un homme toujours en avance, quoique qu'à l'insu de son plein gré.

[Ecologiste avant l'heure
En homme de la campagne, désolé de voir la déforestation, Vauban mesure le temps qu'il faut à un arbre pour arriver à la taille suffisante afin d'être coupé et débité en poutres ou en mâts de navire. Cette réflexion lui inspire un Traité de la culture des forêts. Craignant également qu'à abattre le bétail sans lui laisser le temps de croître et de se multiplier, on ne sacrifie le patrimoine des générations futures, il entreprend d'étudier la différence de fécondité entre espèces animales. Dans La Cochonnerie, ou Calcul estimatif pour connoître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps, partant de cette observation qu'une truie a une portée dès la deuxième année et chacune des quatre années suivantes, il se livre à un savant calcul. Si l'on s'abstient entre-temps d'en faire de la charcuterie et que les accidents, la maladie et les loups n'en tuent pas plus de 7 %, à la onzième année sa descendance comptera six millions de porcs et de porcelets. Sans être malthusien, il a confiance dans l'avenir, pour peu que l'homme apprenne tant soit peu la sagesse.]

Extrait de : www.historia.presse.fr/da...

18. Le jeudi 12 avril 2007 à 19:00 par Pokra

Quoiqu'à, quoi-quoi, où ça ?

19. Le vendredi 13 avril 2007 à 01:14 par Raph

Quelle était l'ordre de préséance sous Louis XIV ? (après Dieu et Louis...)

20. Le vendredi 13 avril 2007 à 07:42 par PsychoGun

[Quand on n'a rien de gentil ou d'intelligent à dire, il n'y a aucune honte à se taire - Confucius.]

21. Le vendredi 13 avril 2007 à 09:19 par un passant

On peut avoir des choses gentilles à dire mais qui n'ont rien à voir avec le thème traité et vaut mieux se taire sinon on dirait de vous que vous n'êtes pas très intelligent...
Il a raison ce Confucius.

22. Le vendredi 13 avril 2007 à 09:29 par La Fédédents

"[Quand on n'a rien de gentil ou d'intelligent à dire, il n'y a aucune honte à se taire - Confucius.]"

Tiens, c'est aussi ce que dit la maman de Panpan dans Bambi. Fiou, quelle culture, ce Walt.

23. Le vendredi 13 avril 2007 à 09:56 par brigetoun ou brigitte célérier

il faut dire que même à l'époque Monsieur de Vauban était un homme exceptionnel

24. Le vendredi 13 avril 2007 à 12:00 par anónima

Et les merveilleux Plans-relief de Monsieur de Vauban,dans le sous-sol du Musée des Beaux Arts de Lille ...
S'asseoir à côté...retrouver jusqu'à la plus petite ruelle, le moindre petit fénestron, au centimètre près...rêver, y passer l'après-midi et ressortir avec plein d'intrigues, d'histoires à écrire.
Une fabuleuse ballade dans les villes du Nord.

25. Le vendredi 13 avril 2007 à 13:30 par Pandore

si je puis me permettre, il lui a mis un beau vent

26. Le vendredi 13 avril 2007 à 14:25 par polynice

A ceux qui apprécient ces curiosités rhétoriques surannées, je recommande vivement la lecture de l'Eloquence judiciaire de Anne Vibert, chez Litec :

www.eyrolles.com/Entrepri...

Ce livre propose une approche originale de l'histoire de la pratique de l'éloquence judiciaire, et reproduit un certain nombre de plaidoyers anciens, qui méritent d'être lus.

Il existe également le site du Groupe de recherches RARE, de l'Université de Grenoble, qui propose également quelques raretés rhétoriques, mais ce site n'est malheureusement pas mis à jour régulièrement.

w3.u-grenoble3.fr/rare/

27. Le samedi 14 avril 2007 à 02:46 par Schleuder

L'important ne me semble pas être "d'avoir plus de gueule", du moins en ce qui concerne Clearstream, l'affaire, la vraie, ce serait plutôt d'en parler...

28. Le samedi 14 avril 2007 à 17:12 par Farid...

Et un plaidoyer du temps présent...

On m'a parlé ces derniers jours de main courante et de pieds plombés. Mais si en pratique j'ai une vague idée de ce que veut dire pieds plombés, je ne sais en revanche pas grand chose sur ce que main courante veut dire sur le plan juridique...

Je suis persuadé que le grand Maitre des lieux pourraitl nous gratifier d'une précision juridique en cas de dame battue par son conjoint sans recourir à une tierce personne.

Au fait nul besoin de nous donner des précisions ou moult détails sur d'éventuels protagonistes célèbres. On se contentera de l'aspet juridique de la question et de ses conséquences selon qu'une plainte est déposée ou non par la suite......

29. Le samedi 14 avril 2007 à 18:26 par Laurent Javault

Habile Vauban. Il témoigne de ce temps où la rhétorique régnait jusque dans les élégances et parfois même, la vérité.

Habile Vauban qui de surcroît s'autorise cette phrase de lèse-majesté (mais je ne suis pas juriste) : "Je ne crains ni le roi (...)".
C'est peut-être aussi l'indice de la puissance technique et finalement politique de Vauban. C'était le seul, je crois, à pouvoir effectivement répondre aux impératifs du Roi qui, par là, en devenait dépendant...

30. Le lundi 16 avril 2007 à 16:46 par Vale

"Je ne crains ni le Roi..."
Est-ce que ça ne signifie pas plutôt que le Roi ne peut pas l'atteindre, puisqu'il est innocent (enfin, du moins est-ce ce qu'il prétend) et que le Roi ne punit pas les innocents ?


31. Le lundi 16 avril 2007 à 16:50 par Vale

Désolé du double commentaire.
Mon propos est corroboré par les premiers mots avant la virgule : "sur le fait d'une probité très exacte et d'une fidélité sincère, je ne crains ni le Roi".
C'est le ton de son courrier depuis le début, car il demande la potence pour lui s'il est coupable. Sous-entendu, il est innocent, et ce sont les accusateurs qu'il veut mener à cette potence.
Ici, pareil, il ne craint pas le Roi, mais sous-entendu, ses accusateurs, eux, devraient le craindre.

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