Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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Amertume

Par Caliméro, soutier au parquet[1]


Je suis amer.

Il n'y a pas si longtemps que cela je passais le concours de l'ENM[2], avec en tête une idée de ma future profession, qui peut se résumer à ces quelques mots: rendre la justice dans le respect des lois et des autres.

Pensant faire partie d'une institution indispensable à toute démocratie digne de ce nom, je m'imaginais que l'État allait traiter ceux qui œuvrent (magistrats et greffiers) pour cette pierre angulaire de la démocratie, de façon exemplaire, afin que ceux ci puissent donner le meilleur d'eux-même, pour servir aux mieux les autres.

Que j'ai été naïf, que de désillusions.

J'ai l'impression d'être dans un mauvais remake du film "un jour sans fin".

J'en suis à ma deuxième juridiction, et dans les deux, j'ai été confronté à la même situation ubuesque qui se répète quotidiennement : comment faire face à une demande de justice dont la croissance est exponentielle avec toujours moins de personnels?

A cette problématique vous pouvez ajouter plusieurs variables:

- des chefs de juridictions qui n'ont en général aucune notion de management, et qui sont plus préoccupés par la carrière que l'intérêt général, mais vous tiendront toujours le discours contraire ;

- une opinion publique qui exige tout et son contraire en fonction de l'écho médiatique donné à telle affaire du lundi, et à celle du mardi...

- un politique qui s'empresse d'amplifier le phénomène, toujours prompt à désigner un fautif (surtout quand il n'y en a pas), afin d'éviter que lui soit posé une question sur sa propre responsabilité dans ce désastre ;

- une chancellerie frénétique qui ne pense que par chiffres, statistiques et autres indices de performance, pour calibrer au mieux le budget.... pas la peine de faire de commentaire sur ce qu'il faut entendre par là en ces temps de vache maigre ;

- des parquets généraux qui font caisse de résonnance, et qui, tout aussi frénétiquement, exigent d'être informés à la seconde de tout événement, aussi insignifiant soit-il, au cas où la chancellerie demanderait des informations sur telle ou telle affaire, défrayant la chronique de la feuille de chou locale. Avec l'effet que l'on connaît (le ministère de la justice n'a jamais apporté aucun commentaire aux dépêches du parquet général relatives à l'affaire d'Outreau).

Et au milieu de tout cela, il y a nous (magistrats, greffiers, fonctionnaires et auxiliaires de justice). A ce propos je suis toujours admiratif de voir avec quel courage les greffiers et fonctionnaires des tribunaux remplissent leurs missions dans des conditions parfois indignes (bureaux au sous sol, dossier par milliers empiétant sur l'espace vital...).

Les magistrats sont légèrement mieux traités, même si parfois exercé dans un bureau de 8m² sous 35 °C en été ou 12 °C en hiver (problème de budget pour le chauffage) est un peu difficile.

Soyons aussi objectif, nous avons un peu contribué à ce tableau par notre inaction, découlant de conception rigide du sacro-saint devoir de réserve (par peur de la sanction disciplinaire). De plus la jeune génération est en train de payer un peu les erreurs de l'ancienne, qui a permis à de trop nombreux opportunistes d'avancer dans la carrière au détriment d'autres plus compétents mais trop occupés à travailler leurs dossiers.

La coupe est donc pleine.

Comme à chaque fois, je participerai à l'action locale organisée par mes collègues, sans aucune illusion sur l'effet que cela aura.

Puis je retournerai à mon bureau avec toujours cette amertume, mais la volonté vissée au corps de bien faire mon travail dans le respect des lois et des autres.

Notes

[1] Non, soutier n'est pas une fonction officielle, c'est un terme de marine qui désignait l'équipage chargé de faire tourner les chaudières au charbon des grands paquebots : on ne les voit pas, mais sans eux, rien ne bouge.

[2] École Nationale de la Magistrature.

Commentaires

1. Le jeudi 23 octobre 2008 à 14:54 par Gari

J'ai déjà mis un commentaire sous plusieurs autres messages des "magistrats en colère" et je réalise que l'un des gros problèmes (de mon point de vue de keskidi moyen) est lié aux médias.

Je cite :

"- une opinion publique qui exige tout et son contraire en fonction de l'écho médiatique donné à telle affaire du lundi, et à celle du mardi...
- un politique qui s'empresse d'amplifier le phénomène, toujours prompt à désigner un fautif (surtout quand il n'y en a pas), afin d'éviter que lui soit posé une question sur sa propre responsabilité dans ce désastre ;"

Les médias, qui devraient jouer les garde-fous et être critiques, semblent au contraire remplir le rôle inverse et accentuer les délires gouvernementaux (encore une fois, de droite comme de gauche, même si en ce moment c'est plutôt la droite qui est d'actualité). Résultat : une opinion publique non seulement anesthésiée sur les réels problèmes mais qui, en plus, va dans le sens des médias (qui eux-même vont dans le sens du gouvernement...).

Et si demain les pseudos journalistes qui pullulent en france laissaient place à de réels journalistes ? Et si demain les journaux cessaient d'appartenir aux amis du gouvernements et aux marchands d'armes ?

2. Le mercredi 29 octobre 2008 à 21:40 par Maitre Yogi

Les médias ne sont pas tout. S'ils sont moyen important d'information des Français, d'autres peuvent tout à fait s'informer convenablement sur toutes ces questions juridiques un peu compliquées, avec un minimum d'effort. Ce qui suppose qu'ils ne se contentent pas d'écouter ce que leur entourage en dit. De plus, tous les médias ne sont pas mauvais, loin s'en faut. Ensuite, on peut trouver gratuitement et facilement sur le net des informations tout à fait pertinentes, comme en témoigne notamment le blog d'Eolas. Et ce n'est pas le seul.

De mon point de vue le problème tient davantage à la propension qu'ont les hommes politiques à croire que les médias font les opinions publiques, et orientent dès lors leur action. De mon point de vue la majeure partie des Français ne s'intéressent pas à ces questions, soit par manque de temps, soit par paresse, soit parce qu'ils ne sont pas concernés, soit tout simplement parce qu'ils s'en foutent ; leur esprit est occupé à bien d'autres choses (les enfants, les bouchons - automobiles et viticoles, la pression au travail, la recherche d'un travail, etc.).

Et j'ai aussi l'impression qu'ils se contentent tout à fait de la première explication plausible qui leur passe sous la main, peu importe comment ils la reçoivent.

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