Journal d'un avocat

Instantanés de la justice et du droit

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23 heures, c'est mon tour…

Conte prophétique, histoire fictive d'éléments vrais, par Marcus Tullius Cicero, substitut


23 heures, c’est mon tour, …


Je patiente depuis une heure déjà dans l’antichambre du bureau de la Garde des sceaux, pendant que mon procureur subit l’interrogatoire des inspecteurs de l’IGSJ requis avec célérité par la ministre.


Mon estomac est vide depuis midi, et j’entends mon cœur qui bat. Je sais que si mes enquêteurs avaient procédé de la sorte contre un des gardés à vue, dont j’ai la responsabilité et le contrôle, ils auraient entendu parler de moi ! Mais, je sais qu’ils n’en ont jamais eu l’idée, simplement parce que mes policiers et gendarmes sont des gens responsables, honnêtes, loyaux, et humains, et savent qu’avec notre parquet on ne transige pas avec les droits humains, y compris avec le dernier des voyous.


Mais bon, depuis quelques temps j’avais le pressentiment que ça finirait par m’arriver…


Une fois de plus, un mineur - 17 ans - vient de se donner la mort dans la cellule de notre maison d’arrêt. C’est le 4ème pendu depuis le début de l’année. Lorsqu’on m’avait déferré après son interpellation ce garçon multirécidiviste, pour mettre à exécution un jugement de condamnation du tribunal pour enfants, j’avais pourtant indiqué sur sa fiche qu’il fallait prendre des précautions - on le fait systématiquement - qu’il se pourrait qu’il ait des tendances suicidaires - c’est souvent le cas chez les adolescents, ils passent de l’exubérance à la déprime la plus noire, surtout quand ils ont pris longtemps des stupéfiants - , appliquant sans état d’âme le nouveau décret du 10 octobre 2008 pris par la Garde des sceaux le lendemain matin d’un précédant suicide.


Je suis accablé des conséquences de ma décision d’incarcération. J’ai deux fils de 13 et 16 ans, ce n’est pas virtuel pour moi. J’ai mal pour ses parents, même s’il se peut que ses parents n’ont peut-être pas fait tout ce qu’ils pouvaient pour lui.


Ce qui me trouble le plus c’est que c’est pourtant la même Garde des sceaux, qui a rédigé une circulaire demandant aux parquets de requérir systématiquement les « peines planchers » contre les récidivistes et, en cas de refus par le tribunal de s’y conformer, de relever appel des décisions contraires. C’est la même qui a demandé que l’on fasse preuve d’une sévérité accrue contre les mineurs. C’est toujours elle qui dans la même semaine a convoqué cinq procureurs généraux - leur taux de peines planchers étant supposé inférieur à la moyenne nationale - pour explications, annoncé une réforme de la minorité pénale pour la faire passer de 13 ans à 12 ans, stigmatisé la violence des mineurs, certes bien réelle mais qui s’est soucié pendant des années d’une politique efficace contre le cannabis, consommé par eux depuis parfois l’âge de 10 ans !


J’ai encore en mémoire les mises en garde par le principal syndicat de magistrats qui dénonçait le risque de ces « peines planchers, loi inutile et dangereuse, qui restreint le pouvoir d’appréciation des magistrats et les met dans des situations humaines et professionnelles impossibles et porteuses de risques disciplinaires » (communiqué USM du 26 novembre 2007).

Je me pose et me repose sans cesse la question quand notre système a-t-il dérapé ?


*


Pourtant j’étais heureux et fier d’avoir intégré la magistrature 3 ans plus tôt. Bien sûr il y avait eu OUTREAU, mais c’était un petit juge seul, trop jeune, « manquant d’épaisseur » comme l’avait affirmé un membre de la commission d’enquête parlementaire. S’il l’avait dit, c’est qu’il devait y avoir du vrai, ne dit-on pas « il n’y pas de fumée sans feu », ce que me sussurait encore hier ma voisine, Madame MICHU - sainte femme -. De toute façon je n’étais pas concerné, j’étais parquetier, alors les problèmes d’un juge d’instruction… Et puis la justice française rend 4 millions de jugements chaque année. Un cas sur 4 millions, ça me semblait rester dans le domaine de l’exception qui confirme la règle, la justice est rendue par des hommes pas des dieux…


Mais je me souviens que j’avais été troublé. Je venais de quitter le barreau après une carrière de près de 20 ans associé d’un cabinet d’affaires. Au fur et à mesure de mon travail j’avais acquis le respect de mes pairs, de mes clients, des magistrats. Gagnant confortablement ma vie, j’avais à l’époque croisé le fer à la barre avec les grands … Il n’y a en qu’un que je n’avais pas beaucoup vu au barreau, c’était Maître SARKOZY, mais je crois qu’il ne plaidait pas vraiment beaucoup, même à l’époque. Je parle d’un temps ou Jean-Louis BORLOO était l’avocat de Bernard TAPIE, ou le développement durable, l’écologie, n’étaient pas sa tasse de thé, ou son client démantelait les entreprises qu’il achetait au franc symbolique et revendait 10 fois le prix par morceau … J’apprends que ce dernier va toucher 280 millions d’euros, parce que le Crédit Lyonnais avait, parait-il, fait un peu pareil avec sa société en faillite. J’apprends aussi que chaque arbitre de cet arbitrage, arraché à la procédure judiciaire par l’intervention de BERCY, gagnera 300.000 euros d’honoraires, alors que je perçois quarante six euros pour mes nuits de permanence. 46 euros pour partir la nuit sur une scène de crime, contrôler la garde à vue d’un mineur, prendre des décisions dans un demi sommeil...


Je savais que j’allais faire un métier d’abnégation, j’ignorais que je ferais un métier de chien ! Je suis passé du traitement d’avocat d’affaires à celui de substitut du second grade, par vocation, tardive certes mais puissante, par goût de servir la justice et mes concitoyens. Je ne dis à personne combien je gagne, j’ai trop honte, on me prendrait pour un raté, dans le meilleur des cas pour un fou, je ne sais pas comment expliquer à mes amis le désintéressement, la noblesse de servir, … et c’est d’autant plus difficile que nous sommes déconsidérés au plus haut niveau de l’Etat. D’ailleurs pour ne pas que nous puissions avoir la grosse tête, que l’on soit président, procureur, procureur général, juge ou substitut, nous voyageons en 2ème classe, dormons dans des hôtels Formule 1. Les préfets et autres hauts fonctionnaires nous regardent avec un rien de condescendance nous rendre à leurs réunions en véhicule de service, Renault Scénic, Peugeot 106. Il y a belle lurette qu’ils ont compris que les magistrats étaient les « petits pois » de la République.


Je crois que la devise des magistrats pourrait être puisée dans cette maxime de l’empereur MARC AURELE « habitue toi à tout ce qui te décourage ».



* * *

Vingt trois heures trente, ça commence à faire long… Ma chemise est trempée d’une froide sueur, je n’ai pas eu le temps de me changer ayant été convoqué en catastrophe, je me sens sale.

J’entends derrière la porte épaisse des éclats d’une voix aiguë, non maîtrisée. Je crois que c’est mon procureur qui se fait insulter. Les mots « incapables, incompétents, déloyal », fusent et résonnent. Deux gendarmes sont entrés dans le bureau. Si j’ai bien compris ils viennent, sur ordre, contredire mon chef sur un détail essentiel - le mineur a-t-il été interpellé chez un ami ou dans un squat ? Effectivement ça change tout ! – il se fait tancer comme un laquais de l’ancien régime. Je croyais que les gens de robe avaient peu ou prou contribué à la Révolution française, pour que tous les hommes soient traités avec humanité ?


J’ai dû rater un épisode…


Je suis perdu dans mes pensées. Je réfléchis à ce que je vais lui dire, si elle veut bien m’écouter. A 48 ans, ayant fait un passage dans l’armée je ne me souviens pas avoir jamais parlé à un de mes soldats de la sorte - j’aurais eu trop honte de dénaturer « Le rôle social de l’officier » prôné par LYAUTEY -, ni surtout à mes collaborateurs lorsque j’étais avocat associé. Non décidemment je n’aime pas ces méthodes fondées sur l’irrationnel, l’injuste, l’incohérent.

Petit, je détestais cette morale de LA FONTAINE « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » et me voici en passe de me faire « caraméliser » comme mon procureur et avant lui, mon procureur général, pour avoir appliqué une loi de la République !


Je prépare mon argumentation. Ce n’est pas possible, elle doit être mal informée, mal conseillée par sa pléthore de conseillers. D’ailleurs, ne lui a t-on pas rapporté récemment qu’il n’y avait eu que 90 participants au congrès national de l’USM à CLERMONT-FERRAND, alors que le nouveau président a été élu par plus de 750 voix dans un amphithéâtre de la faculté de droit, plein à craquer. On doit pouvoir s’expliquer entre personnes raisonnables et honnêtes. Mais il est vrai que dans son cabinet c’est la débandade depuis un an. Cela ressemble à un bateau ivre dans la tempête.



* * *



Minuit …


Je vais essayer de rappeler à l’ancienne substitut qu’elle a été, les jours et les nuits de permanence, à raison d’une semaine par mois, sans récupération, au contraire des policiers, gendarmes, douaniers, …. Ces nuits sans sommeils ou l’on est réveillé deux à trois fois en moyenne. Les enquêteurs agacés qui ne comprennent pas pourquoi notre voix est embrumée au téléphone. J’ai beau leur expliquer que je suis à la fois l’équipe de jour et de nuit, que tout à l’heure quand il fera jour je serai à la barre, assurerai l’audience devant le juge des libertés et de la détention pour la prolongation d’un détenu dont je ne connais pas le dossier, - je suis constamment en terrain mouvant, si je requiers la détention provisoire et que le mis en cause est innocenté la presse me reprochera « un disfonctionnement judiciaire », si je requiers un contrôle judiciaire (la liberté constitue la règle) et qu’il commet un nouveau délit, une autre partie de la presse critiquera « une nouvelle bavure judiciaire » -.


A t’elle encore en mémoire les 10 signalements quotidiens du Conseil général, des pédopsychiatres, des médecins, des assistantes sociales, des parents d’enfants,…, à ma collègue des mineurs qui a déjà 400 procédures en attente, concernant précisément des mineurs en danger. Signalements justifiés ou non, pour lesquels chaque matin elle oscille désagréablement entre l’impression de commettre un nouvel « OUTREAU », ou déceler une nouvelle affaire d’ANGERS, sans pouvoir toujours démêler le vrai du faux, le réel du fantasme, dans ce contentieux particulier de « la parole ».


Il faut que je puisse lui présenter quelques mots sur le courrier général : 25.000 procédures par an dans mon parquet pour sept magistrats, soit 3.500 procédures par tête,… une minute pour prendre une décision sous peine de crouler sous la masse. Peut-être ne sait-elle pas que pendant un an on s’est retrouvé à quatre, soit 7.000 procédures par personne ! A t’elle oublié si vite combien nous sommes démunis dans les parquets à qui on eu de cesse de charger la barque ? Nous n’avons ni greffier, ni secrétaire, ni dactylo, ni assistant, nous tapons tous nos réquisitoires, rapports d’appels au parquet général, de signalement, d’actualisation, notes, courriers aux justiciables, plaignants, mis en cause, avocats, mandataires, enquêteurs ? Qu’enfin on ne peut plus décemment, raisonnablement, humainement, traiter une telle masse sans aucun risque.


Je compare mon parquet avec celui de MONS (Belgique) d’un ressort équivalent. Il y a chez eux 40 magistrats et autant d’assistants de justice…



Va t-elle comprendre enfin que depuis que je suis magistrat, je suis en état d’insécurité juridique faute de connaître toutes les lois, « nul n’est censé ignorer la loi ». Cette blague !

La loi est folle, incompréhensible, c’est un babil redondant et contradictoire. Entre 1885 et 2000 (en 115 ans) il y a eu 21 textes concernant le régime et/ou l’application des peines. Entre 2000 et aujourd’hui (en 8 ans), 26 !

D’un gouvernement à l’autre on affiche d’autres priorités, souvent contradictoires entre elles, d’où cette extraordinaire impression de schizophrénie. La société actuelle veut tout et son contraire : la peine sans le risque de l’erreur, la présomption d’innocence sans le risque de la réitération, la réinsertion sans le risque de la récidive.


Après « OUTREAU », il ne fallait plus mettre personne en détention provisoire, une loi a même été votée supprimant le critère du trouble à l’ordre public pour les délits. Karine DUCHOCHOIS à la radio est devenue l’animatrice des nouvelles élégances judiciaires. Trois mois plus tard, on nous enjoignait de mettre en prison tous les mineurs et deux mois encore après de placer en détention un adulte qui avait photographié des sous-vêtements d’enfants à Eurodisney, en raison du trouble profond provoqué à l’ordre public, soit exactement le contraire de ce qui venait d’être voté ! C’est nous qui sommes profondément troubléS.


Magistrat du Ministère public, je porte dans les plis de ma robe, à l’instar de mes 2.000 collègues, la définition du jurisclasseur « Le ministère public est le représentant de la Nation souveraine, chargé d'assurer le respect de la loi. Magistrat à part entière, à ce titre garant à la fois des libertés individuelles et des intérêts généraux de la société, le magistrat du ministère public bénéficie dans l'exercice de ses attributions, d'une délégation directe de la loi qui lui confère sa légitimité. Il ajoute ainsi à son autorité de magistrat la majesté de la puissance publique qu'il incarne, et agit, non pas au nom de l'Etat ni du gouvernement, mais en celui de la République, à qui l'ensemble des citoyens a délégué sa souveraineté ».


Je sers la loi universelle, générale, impersonnelle. J’ai du mal avec la loi « siliconée », celle qui se moule à l’opinion publique, qui dure ce que dure les roses…


J’évoque MONTESQUIEU : « La liberté politique, dans un citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté ; et, pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen.

Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques, pour les exécuter tyranniquement.

Il n’y a point encore de liberté, si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur.

Tout serait perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. » (L'Esprit des Lois).


Ou encore « Les lois inutiles affaiblissent les nécessaires. »


On me répond : « Voici », « Gala », « Vsd », « Paris Match » !


Comme dirait mes enfants, « on est pas en phase », nous ne sommes tout simplement plus dans le même espace temps.



* * *



Minuit trente, me voici seul et responsable …


Pourtant je ne me suis jamais senti irresponsable, simplement je croyais que l’acte de juger, de décider, de trancher, était encadré par les voies de recours, pas la revanche !


Lorsque j’étais avocat j’étais assuré pour ma responsabilité professionnelle. Comme magistrat je n’ai aucune assurance et pas les moyens de m’en payer une et d’abord auprès de quelle compagnie ? Aucun assureur ne prendra en charge la responsabilité des magistrats, dont l’étendue variera évolue au gré des caprices, horions, quolibets, et lazzis des insatisfaits.


Et pourtant vous voulez malgré cela me rendre personnellement responsable des fautes lourdes, déni de justice, non respect des droits de la défense, mais aussi de la faute simple pour les tutelles, passible des recours des justiciables contre mes décisions - j’espère que vous avez prévu pour le nouveau CSM composé de nominés politiques (qui ont peut-être quelque compte à régler) du personnel… car il va être rapidement engorgé -.


Et oui, car nous sommes voués de par nos fonctions - à égale distance des parties nous commande notre devoir - à créer 50 % de mécontents par procès dans le meilleur des cas (en justice il y a toujours un gagnant et un perdant), quand ce ne sont pas 100 % de mécontents (celui qui n’a pas obtenu tout ce qu’il voulait, celui qui ne voulait pas être condamné).


Tout ceci finira par me conduire, non plus à servir la loi mais, à me protéger...


* * *

Minuit quarante cinq… les portes claquent, j’entends le journal de « LCI » dans le bureau ministériel où trône un écran plasma allumé, illuminé devrais je dire, tel un néon sur les états d’âme des français …


Je dois pourtant au moins lui exposer que les magistrats de ce pays ont probablement, modestement mais efficacement, avec d’autres - les policiers, les gendarmes qui ont été publiquement remerciés par leur ministre -, sauvé la République 10 fois ! Elle n’est pas sans savoir qu’à chaque élection, chaque manifestation, sans même rappeler novembre 2005, des « sauvageons » embrasent nos voitures, nos commerces, nos villes. Et ce sont les policiers, les parquetiers, les juges qui maintiennent l’ordre et la justice dans nos cités, jusque tard la nuit. Sans merci de quiconque.


N’a t-elle plus en mémoire ces audiences harassantes de 20 à 30 dossiers s’achevant jusqu’à point d’heures et que l’on est bien forcé d’enrôler pour pouvoir évacuer un contentieux exponentiel dans lequel des hommes et des femmes expriment de plus en plus durement la haine des autres, de la société, leur égoïsme. Le stock d’affaires pénaleS augmente sans cesse. En 1968 il y avait 600.000 plaintes pénales pour 6.000 magistrats, en 2007 il y a 5.300.0000 plaintes et 8.000 magistrats, quasiment le même nombre qu’au Second Empire. Cela représente une augmentation de 900 % de la délinquance en 40 ans, pendant que le nombre de magistrats augmentait de 30 %  sur la même période !

Or, contre toute attente vous avez décidé brutalement de supprimer la moitié des juridictions alors pourtant que la France entre 1958 et 2008 avait vu sa population augmenter de 16 millions, le nombre des recours aux tribunaux se multiplier à due proportion, de sorte qu’entre les permanences, les réquisitoires, les jugements, la masse du courrier, les audiences jusqu'à plus d'heures, les réunions, les opérations de-ci et delà, les nouvelles lois, les décrets appliquant les nouvelles lois, les circulaires de 60 pages expliquant les décrets appliquant les nouvelles lois, les lois à effet retard, tout ceci à moyens non pas constants, mais amputés et qu’il était devenu progressivement impossible de rendre la justice dans la sérénité.


D’où me vient cette sensation d’essayer de vider la mer avec une petite cuillère ? Dans son discours de rentrée solennelle de janvier 2007, le procureur de la République de PARIS écrivait que « les chiffres s’alignent comme autant de témoins objectifs de l’engagement méconnu de magistrats qui, au sein de cette institution spécifique qu’est le ministère public de notre pays, accomplissent sans relâche la mission que leur assigne la loi ».


Rien n’y fait pourtant. Quels que soient nos efforts, les journalistes, les politiques, nos concitoyens ont des œillères. Après avoir abandonné les profs, les policiers, les gendarmes, les gardiens de prison, l’Etat caillasse les pompiers de la République qui tentent d’éteindre le feu dans la maison avec leurS pauvres codes désuets, leurs principes surannés d’indépendance, d’égalité.

Comment ne voit-il pas qu’après nous, il n’y a plus rien. Nous sommes les digues, les derniers remparts. Lorsque les bornes sont dépassées, disait Pierre DAC, il n’y a plus de limites.

Nous avons systématiquement tort et notre Ministre reste muette, sourde à nos angoisses.



* * *



Une heure du matin, ça bouge.


La porte s’ouvre et se ferme à intervalle régulier. Des rayons de lumières rendent plus sinistreS les ors de cette antichambre où nombre de serviteurs de l’Etat ont été brisés, peut-être comptabilisera-t-on bientôt les dépressions, démissions et suicides chez les magistrats ? Pour un juge BOULOUQUE crucifié dans la lumière, combien de drames familiaux restés dans l’intimité des familles…


Je réalise à cet instant que j’ai quitté ma famille depuis 3 ans, pour vivre dans une chambre de 15 m2, célibataire géographique… grandeur et servitude.

Je n’ai pas vu grandir mes enfants depuis ces dernières années, ni pu obtenir le réconfort de mon épouse lorsque j’étais parfois découragé après mes 30 dossiers à l’audience, mes 90 règlements et autant de rapports, signalements et plus encore de nuits perturbées.


Tout cela pour me retrouver accusé en ces hauts lieux. Coupable, sans procès équitable, sans avocat, d’avoir appliqué la loi, toute la loi, rien que la loi.



* * *



Une heure trente, ça se précise…


La porte s’ouvre. Mon procureur apparait. Il est livide, les yeux rougis. Ses lèvres tremblent. Il semble brisé. Les 5 inspecteurs l’entourent, le visage fermé.


On m’explique que je dois faire mon autocritique. Comme dans la Chine du grand Timonier. J’ai commis une grave faute. Je n’ai pas devancé ce que le Peuple attendait de moi. Je n’avais pas de boule de cristal.


Pourquoi ai- je la sensation de quelque chose d’absurde, de fou et de dérisoire à la fois ?


C’est décidé, tout ce cirque m’agace. Je suis passé de la déroute au dégoût, de la détresse à la rage.


Je mets un terme à cette gesticulation.


Je tourne les talons, formule une impolitesse et claque la porte. Il parait que jeudi il y a une mobilisation de la Justice dans toute la France.

Commentaires

1. Le jeudi 23 octobre 2008 à 00:55 par Flupke

Belle plume...
histoire qui serait digne d'un excellent polar

2. Le jeudi 23 octobre 2008 à 01:26 par Plantouille

C'est effrayant, au-delà de tout ce qui est relaté et qui me font aussi penser à un régime loin de la démocratie ou du respect des gens (impression confirmée par l'autocritique... il y a de quoi avoir la nausée), il y a ces chiffres comparés avec ceux en Belgique.

Je suis Belge, et bien que certains progrès ont été tentés au niveau de la justice, du moins suffisamment pour que les médias ne s'en mêlent plus trop, il est un fait que la justice Belge n'est pas considérée comme respectueuse des gens et manque cruellement de moyens, de personnels, de législations claires, ... Et pourtant, j'ai l'impression d'un gouffre quand je lis ce texte, d'autant plus profond quand je compare à ce que je connais.

3. Le jeudi 23 octobre 2008 à 10:48 par bb

"Je sais que si mes enquêteurs avaient procédé de la sorte contre un des gardés à vue, dont j’ai la responsabilité et le contrôle, ils auraient entendu parler de moi ! Mais, je sais qu’ils n’en ont jamais eu l’idée, simplement parce que mes policiers et gendarmes sont des gens responsables, honnêtes, loyaux, et humains, et savent qu’avec notre parquet on ne transige pas avec les droits humains, y compris avec le dernier des voyous."

500 000 garde à vue par an non controlee par une autorité judiciaire..et comment savez vous comment VOS gardés à vue sont traités ? VOS policiers et gendarmes vous les passent au téléphone ? Vous vous deplacez sur place pour les prolongations ? Vous allez visiter les lieux de garde à vue regulierement ? Vous avez fait des rapports sur ces lieux à votre hierarchie ?

plus de 40 000 garde à vue durent plus de 24h...

et combien de temps ce procureur a été interrogé ? 3h ?

La proportionnalité serait peut etre de mise..mais il est vrai qu'elle n'existe que dans l'article preliminaire du code de procedure penale et pas dans la realité judiciaire.

4. Le jeudi 23 octobre 2008 à 11:29 par Sub Zero

Bravo cher collègue. Si chaque citoyen pouvait lire ce texte, peut-être le fossé en train de se creuser entre la Justice et la société pourrait-il se combler... un peu.

Nous aurions envie d'inviter chaque semaine des citoyens de tous horizons dans nos bureaux, à la permanence téléphonique, le soir - à l'heure du JT - quand on trouve enfin le temps de souffler et de réfléchir un peu après avoir dû bâcler toute la journée. Pour qu'ils voient comment nous travaillons, qu'ils constatent que la majorité d'entre nous essaye de faire du mieux possible, en mettant en balance la Loi, les intérêts de la société et des victimes, ceux de la personne jugée, essaye de rendre une décision à la fois légale, juste et opportune, en se disant quand même aussi que tout cela ne pèsera pas lourd face à l'émotion médiatique utilisée par notre bonne ministre si un drame survient ! On pourra toujours dire qu'on a commis une faute parce qu'on n'a pas pu prévoir ce drame (le détenu qui se suicide, le détenu libéré qui commet un crime après sa sortie...). Sauf que bien souvent ces choses-là sont imprévisibles, sauf à savoir lire l'avenir. Moi je ne saurais pas le faire, même avec une boule de cristal. Alors avec un code pénal pas à jour...

Oui, si nous pouvions être mieux compris, en tout cas respectés comme toute autre profession.

5. Le jeudi 23 octobre 2008 à 11:31 par Sabotage

Très bon... Je ne suis pas d'accord du tout (vous êtes trop dans l'illusion par rapport à la "Justice" et surtout par rapport à la police que vous encensez) mais très bon.

6. Le jeudi 23 octobre 2008 à 12:04 par ceriselibertaire

Bonjour, j'ai été touché par votre histoire. Pas seulement la votre d'ailleur mais surtout celle de ce garçon disparu. Eolas m'avais annoncé des histoires de magistrat si ce n'est libertaire au moins humaniste. Vous faites partie de ceux-là.

J'ai recherché dans l'ensemble des billets le mot banlieu. Il n'est jamais utilisé. Est-ce parce que la misère de la justice n'est pas limitée à Bobigny qu'elle est généralisée ? A vous lire, je privilégie cette explication à celle d'une justice qui est loin de la vie urbaine.

Je pense que nous ne sommes plus dans un état de droit. Que la mise en place d'une justice robotisée, automatisée est en oeuvre et déjà en partie en application pour faire face aux développements des infractions.

Il y a 2 manières de ne plus être en état de droit, en insécurité juridique : l'absence de règles ou l'inflation de règles, des règles qui se contredisent. Cette forme d'insécurité juridique mise en oeuvre dans les dictatures communistes et qui créé des états kafkaïens.

7. Le jeudi 23 octobre 2008 à 12:49 par Nemo

Bravo, votre billet quoique long est d'une grande qualité par son style et par sa pédagogie.

Bien que vous prêchiez un convaincu, votre prose m'amène encore plus à m'interroger sur les motivations de notre gouvernement quant à notre justice.
Un Président de la République, ancien avocat et une Garde des Sceaux ancien juge : renient-ils aujourd'hui les principes fondamentaux de la République qu'ils ont servi autrefois?
Sont-ils idiots ou dangereux?

8. Le jeudi 23 octobre 2008 à 16:15 par lsb

Vous évoquez Montesquieu et effectivement "nous ne sommes tout simplement plus dans le même espace temps".
Son dialogue avec Machiavel, en enfer, est tellement plus d'actualité.

Salutations.

9. Le jeudi 23 octobre 2008 à 16:20 par LEON XXV

Bravo.
Les compliments d'un avocat honoraire et octogénaire

10. Le jeudi 23 octobre 2008 à 16:21 par LEON XXV

Bravo.
Les compliments d'un avocat honoraire et octogénaire

11. Le jeudi 23 octobre 2008 à 16:30 par mad

Bravo et bon courage pour la suite.

@ ceriselibertaire. arrêter de jouer avec le control-F et lisez les, ces billets.

12. Le jeudi 23 octobre 2008 à 17:28 par ranide

Votre billet est juste, très juste, parce qu'il permet de comprendre ce qui est à l'origine du malaise très profond de la magistrature (bien plus qu'en 1999 quoi qu'en dise Madame DATI sur les ondes radiophoniques et il ne s'agit pas que d'"états d'âme" comme ils l'écrivent sur le figaro.fr) . Ce qui a changé, c'est que les juges sont en train de perdre quelque chose d'essentiel : le minimum de sérennité nécessaire pour apprécier, discerner, en un mot juger. Certains, hélas, s'en réjouiront. Moi pas parce que la justice ne sera pas mieux rendue lorsqu'elle sera administrée, la peur au ventre, par des fonctionnaires épuisés et écoeurés.

13. Le jeudi 23 octobre 2008 à 17:47 par No comment

Le CSM réagit : www.lemonde.fr/web/depech...

14. Le jeudi 23 octobre 2008 à 17:48 par No comment

Le CSM réagit : www.lemonde.fr/web/depech...

15. Le jeudi 23 octobre 2008 à 20:22 par Maboul Carburod....z

La réaction du CSM, quoique tardive, est saine.

16. Le vendredi 24 octobre 2008 à 11:30 par tschok

@ Marcus,

Pour ce qui est de l'insécurité juridique, vous avez été entendu par la chancellerie qui vient d'annoncer... une nouvelle réforme du code pénal et du code de procédure pénale.

Oh, joie!

17. Le vendredi 24 octobre 2008 à 16:34 par Syern

Je n'ai pas lu tous les articles écrits dans le cadre de cette colère, mais je dois dire que le votre est un des plus intéressant.
Votre explication de l'état actuel de la justice semble remettre le drame dans un contexte beaucoup plus large, grandement ignoré aujourd'hui et qui devrait faire l'objet d'une plus grande publicité encore.
Le passage sur la responsabilité des juges m'a particulièrement intéressé. Il ne devrait pas être possible, dans une bonne justice, que le juge puisse être poursuivie pour des "fautes simples" qu'il aurait commise. Outre le fait qu'une telle faute ne puisse pas être définit correctement pour ce qui est de juger (ou interpréter), cela conduirait à une justice dans laquelle le juge, loin de se préoccuper des justiciables, se préoccuperait plus du risque de voir sa responsabilité engagée.

Avec tout mon soutient.

18. Le dimanche 26 octobre 2008 à 03:09 par Ratpack

Cher magistrat (avec un point d'exclamation ne connaissant point vos fonctions),

J'ai été profondément touché par votre billet, au point que je l'ai fait lire à mon grand-père (ancien parquetier et avocat général à la Cour de Cassation.

Il a en grande partie confirmé vos propos et la situation actuelle de la justice qui était totalement différente de la sienne (de la fin des années 50 au milieu des années 90) excepté sur un seul point : qu'un ancien avocat d'affaires et de surcroît associé se reconvertisse dans la magistrature (ce qui lui semble et est apparemment un cas rarissime).

Il m'a confirmé que certes des pressions politiques existaient à son époque mais n'étaient nullement comparables à celles subies par les parquetiers convoqués place Vendôme et que cette dérive s'accentuait à la limite de la dérive sous le ministère actuel.

Par ailleurs, je tiens à souligner qu'il apporte son soutien entier à la grève du 23 octobre.

PS : Je tenais uniquement à faire part de l'avis d'un ancien magistrat n'ayant point les connaissances technologiques nécessaires pour lire ou commenter ce blog.

19. Le samedi 1 novembre 2008 à 00:48 par hatonjan

Ah si jamais on pouvais claquer la porte parfois....
En tout cas, moiles fou qui font un métier par passion, et non pour l'argent, je les admirent.

20. Le samedi 8 novembre 2008 à 00:42 par karc'hariad

Bonsoir Marcus Tullius Cicero,

votre fiction me touche au plus profond de mon être et de mon âme. En effet, ce que vous décrivez, un jour peut-être devrai-je le vivre.

Qu'est ce qui me protègera d'être, un jour, accusé de ne pas avoir fait mon devoir car un détenu s'est donné la mort ou a été assassiné durant mon service ?

En regard de cela, se rappellera-t-on du nom des détenus que j'ai surveillés, aidés, protégés d'eux mêmes (ou des autres) alors qu'ils étaient au plus profond des abîmes de leurs âmes et que le stade ultime leur paraissaient être une délivrance plutôt qu'autre chose ?

Non.

Personne ne rend grâce à ce qui est épargné par notre dévotion quotidienne, mais qu'une erreur survienne, et c'est l'allahi.

Et cela, sans faire cas de notre souffrance face à notre échec. Cette souffrance que nous assumerons pour le restant de nos jours. Et cela je le sais, pour le vivre au quotidien.

De même, pour ce qui est de la "noblesse de servir" ... C'est malheureusement, selon moi aussi, un aspect de la Justice que bien peu de nos concitoyens comprennent.

Pour info : dans mon métier de Surveillant, les peines plancher sont aussi vécues comme des lois induisant des risques énormes tant pour les détenus, que pour les Personnels œuvrant dans les prisons, mais aussi pour les Citoyens en général. Alors pourquoi existent-elles ?

... que de mots placés si justement, exprimant tant votre mal-être que celui de tant d'autres, tous corps et grades confondus, œuvrant de concert au service de cette entreprise humaine qu'est la Justice pour notre Pays.

P.S. : j'aime beaucoup votre notion de "loi siliconées". Et je suis un fan de Montesquieu mais aussi de Beccaria.


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