Apostropheolas
Par Eolas le samedi 15 août 2026 à 13:05 :: General :: Lien permanent
Profitons de la pause du 15 août pour parler littérature.
Parmi mes lectures de l'été, je vais vous recommander deux livres qui, on ne se refait pas, sont sur la justice. Ce sont des romans, car nous sommes en vacances que diable ! Distrayons-nous un peu. Ce ne sont pas des romans policiers mais presque : des romans judiciaires qui tournent plus autour de la phase d'enquête puis jugement du point de vue judiciaire, ce qui est une excellente façon de comprendre un peu mieux le fonctionnement du système judiciaire, la difficulté de passer de la théorie et la pratique, avec un garantie que celui ou celle qui écrit sait de quoi il, ou elle, parle, puisque l'auteur est dans un cas une magistrate, dans l'autre un barrister britannique.
Les deux sont du genre who dunnit, où la promesse est qu'à la fin, vous, au moins, connaitrez la vérité.
Le premier est un roman français, il s'agit de Panthères de Valentine Vendôme (Ed. Michel-Lafon, 2026). C'est un nom de plume qu'elle a choisi pour séparer son travail et ses écrits, tiens, ça me fait penser à quelqu'un.
Si d'après le titre vous vous attendez à de l'exotisme vous en serez pour vos frais car l'action se déroule dans le ressort du tribunal judiciaire de Melun, à 30km au sud-est de Paris. L'action est vue par les yeux de Maxime Saint-Clair, substitute du procureur, de permanence le jour où un terrible meurtre est commis, sur un jeune enfant. Le roman va suivre cette magistrate dans les premiers moments de l'enquête, qui sont de sa responsabilité, puis au fil de l'instruction judiciaire. Le livre obéit aux lois du genre, avec son lot de rebondissements et de coups de théâtre. Elle doit gérer un métier très prenant, un dossier obsédant, une vie personnelle un peu bordélique, et fait de son mieux, ce qui est tout ce qu'on peut lui demander. Heureusement pour elle, l'autrice a visiblement eu pitié de son prédicament et lui a envoyé un oracle pour lui filer un coup de main, mais je n'en dis pas plus.
Un roman par les yeux d'un procureur est peu commun, et c'est un pari réussi, on est happé par l'histoire et vous apprendrez plein de choses sur le travail concret d'un procureur (des notes de bas de page, atavisme du juriste, vous éclaireront sur les aspects techniques indispensables). Et ayant croisé le verbe avec Valentine Vendôme au hasard des audiences, je vous confirme que c'est une vraie procureure, et redoutable qui plus est.
C'est très intéressant pour tout citoyen qui est en droit de comprendre comment fonctionne la justice rendue en son nom, pour les étudiants en droit envisageant de présenter l'ENM pour savoir ce qui les attend, et pour les avocats, car il faut connaitre son ennemi.
En bonus, son interview au site Actu Juridique.
Le second va poser une exigence préalable, la maitrise de l'anglais, car il n'est pas traduit à ce jour. Il s'agit de The Cut Throat Trial, signé par S.J. Fleet (c'est un nom de plume, pour séparer son travail de barrister de ses écrits, tiens, ça me rappelle quelqu'un), a.k.a. The Secret Barrister (@BarristerSecret), Ed. Picador, 2025.
Un procès coupe-gorge, la traduction du titre, est un procès où les accusés s'accusent mutuellement d'être coupables en assurant eux-même être innocents. L'action cette fois tourne exclusivement autour d'un procès pour un meurtre particulièrement répugnant, à coups de machette (zombie knife) dont sont accusés trois mineurs, Craig, Arron et Jamal, dans la ville fictive d'Ableford, une de ces banlieues britanniques frappée par la pauvreté. Chaque chapitre vous invite à partager les réflexions et pensées de certains des intervenants du procès, que ce soit Craig, le premier accusé, Arron, le second, Jennifer Rennie, l'avocate (barrister) de Jamal, le troisième accusé, d'Aliyah Arshard, l'avocate générale (qui est aussi une barrister, j'y reviendrai), ou de His Honour Judge Jeremy Letts, le président.
Outre que l'intrigue est bien menée, en utilisant astucieusement les ressorts de la procédure, c'est pour le juriste français une visite guidée au cœur du système judiciaire d'Angleterre et du Pays de Galles, qui, pour un passionné du droit comparé comme votre serviteur, est passionnante.
Un procès, quel que soit le pays, se résume à : découverte du problème juridique (qui peut être une infraction pénale) - réunion des preuves et indices pour identifier l'adversaire et le bien fondé de sa demande, et monter un dossier à soumettre à un juge impartial et qui résistera à la critique rigoureuse des avocats de la défense pour aboutir à une décision favorable. Mais chaque pays, parfois chaque matière, emploie des façons fort différentes d'accomplir ces étapes, qui changent considérablement la façon d'aborder des faits, et c'est une opération intellectuelle passionnante. C'est ce que connaissent les avocats qui pratiquent en France la procédure civile, la procédure pénale et la procédure administrative, qui sont aussi différentes que trois langues peuvent l'être. Et en franchissant la Manche, on ne change pas de langue, on change de monde, vous allez voir.
C'est un très bon livre, et son succès Outre-Manche le prouve, mais qui va demander un bon niveau d'anglais et un dictionnaire pour certains aspects du vocabulaire, et, sinon une connaissance du vocabulaire judiciaire britannique (si vous avez vu la série Silk, vous serez plus à l'aise) du moins les bases, et vous savez quoi ? Je vous propose une mise à niveau expresse.
Dans le système britannique, qui a beaucoup inspiré le système américain, l'enquête est menée avant tout par la police. Il n'existe pas de police nationale au Royaume-Uni, que des polices locales (même le célèbre Scotland Yard n'est que la Metropolitan Police, compétente sur le Grand Londres, à l'exception de la City qui a sa propre police). Le parquet s'appelle le Crown Prosecution Service (CPS) et ne dirige pas l'enquête mais s'occupe de la mise en forme du dossier et décide du moment où il est prêt à aller devant la cour. Son équivalent privé, et la dualité de la profession judiciaire au Royaume-Uni est source de confusion en France, est le Solicitor. Le Solicitor est un conseiller juridique, qui ne porte pas la robe, et est la porte d'entrée du justiciable dans le monde judiciaire. Vous avez besoin d'un conseil juridique ou d'un avocat ? Vous poussez la porte du Solicitor. En garde à vue, c'est le Solicitor qui viendra vous assister et vous dire de garder le silence (no comment). C'est lui qui plaidera lors de votre présentation au juge qui décidera de vous placer en détention ou de vous laisser libre sous contrôle judiciaire (Bail) et qui plaidera les contraventions et délits les moins graves dans une procédure simplifiée et largement débarrassée du cérémonial.
Mais quand les choses sérieuses commencent, et que l'affaire va devant la Haute Cour, le Solicitor ne peut plus plaider, et avec l'accord du client, c'est lui qui choisira le Barrister, l'avocat qui seul peut plaider devant la Haute Cour de Sa Majesté. C'est lui qui porte la robe et cette magnifique perruque grise en crin de cheval. Et quand je dis que seul lui peut plaider, seul lui peut plaider. Le CPS aussi désignera un Barrister pour plaider l'accusation. Le Solicitor ne disparait pas pour autant, il est présent à l'audience, assis à proximité de son barrister (souvent derrière), avec qui il peut échanger à voie basse, où, la modernité a franchi la Manche, par message électronique discret. le Solicitor garde un rôle essentiel, car il est l'interface quotidienne avec la famille du client, c'est lui qui s'occupe de récupérer les honoraires dûs au barrister, il connait le dossier sur le bout des doigts pour le suivre depuis le début. C'est une défense duale qui ne parle qu'une d'une voix. Avoir des bonnes relations avec un voire plusieurs Solicitor est essentiel pour un barrister qui compte faire carrière. Enfin, les contre-interrogatoires par les barristers sont bien plus agressifs qu'en France, et consistent à asséner les arguments de sa défense ("Vous avez tué la victime, n'est-ce pas ? C'est vous qui avez effacé les traces, n'est-ce pas ?") pour énerver le témoin avant de lui poser des questions plus ouvertes où la moindre contradiction est guettée pour détruire sa crédibilité. Les accusés ne sont pas tenus de témoigner, ce sont eux qui le demandent, mais leur refus peut être dans une certaine mesure être utilisé contre eux.
Le Royaume-Uni étant ce qu'il est, bien sûr qu'il existe une aristocratie chez les barristers. Au bout d'un certain nombre d'années (10 à 15), un junior barrister peut passer un concours très relevé qui, s'il le réussit, lui permettra d'abandonner sa robe en laine pour une robe en soie, et prendre le titre de King's Counsel, abbrégé en KC, autrefois QC, derrière le nom, au terme d'une cérémonie de prise de la soie (taking silk). Ces superbarristers sont appelés des silks, et se changent dans un vestiaire à part de la plèbe des junior barristers. Les Junior ont les mêmes droits que les silks mais pour les dossiers les plus complexes, le choix se porte plutôt vers les silks. Dans le roman, Alyah Ashard, la procureure, et les barristers des deux premiers accusés, sont des silks (et l'un d'eux est redoutable). Jennifer Rennie, l'une des narratrices, est junior, et Caz, ce feu-follet au vocabulaire de charretier, est sa solicitor.
Dernier aspect, la disclosure. Contrairement au système français où on a une copie (de mauvaise qualité mais ça change) intégrale du dossier et on se démerde, l'accusation choisit ce qu'elle communique à la défense. Elle a l'obligation légale, à peine de cassation, de communiquer spontanément tous les éléments susceptibles d'être utiles à la défense, même s'ils nuisent à l'accusation. Mais si l'accusation estime qu'un élément n'a pas d'intérêt, la défense n'en aura pas connaissance. L'équivalent US est la discovery. Et dans cet esprit de disclosure, tant l'accusation que la défense doivent préalablement à l'audience indiquer tant au juge qu'aux autres parties quelle sera leur défense (je n'étais pas là ; c'est de la légitime défense ; je suis fou ; etc). Et cette défense est exposée au juré en ouverture de l'audience par chacun. Le jury est composé de 12 personnes et délibère en principe à l'unanimité (mais une majorité de 10 sur 12 est acceptée en cas de jurés bloqués) sans le juge, qui leur rédige une feuille de route et résume les faits et les questions qu'ils doivent se poser. Le juge prononce seul les peines en cas de verdict de culpabilité.certains chapitre sont constitués de certains de ces documents.
Je me suis régalé à le lire, et ça m'a fait réviser mon anglais judiciaire. Si vous avez le niveau, n'hésitez pas. Outre la loi du genre des rebondissements, l'humour british est présent dans certaine formulations, et chacun des personnages ont leur défaut et leurs blessures qui rappellent que sous la perruque et la robe en soie ou en laine, ce sont des êtres humains avec leur faiblesse, et c'est pourquoi il existe des règles strictes, qu'on prend son temps et qu'on se met à plusieurs pour tâcher de se tromper le moins possible.
PS et Full Disclosure : ces livres ne m'ont pas été offerts, je les ai achetés sur mes deniers grâce à l'argent du crime et n'ai aucune dette de gratitude envers leurs auteurs hormis celle née du plaisir de les lire.